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Avant d'être président des Etats-Unis, Abraham Lincoln a fait carrière dans la castagne

Avant de changer le cours de l'histoire américaine, lors de la guerre de Sécession notamment, ce bon vieux Abe s'est distingué sur un ring.

Sarah Kurchak

Les Républicains américains ne sont pas les plus doués en histoire. Surtout quand il s'agit de rendre hommage à Abraham Lincoln, comme en témoigne la cérémonie organisée en son honneur en février, qui a vite tourné au ridicule. En effet, un peu à la manière de Trump inventant un attentat imaginaire en Suède, les membres du parti de l'éléphant ont carrément attribué une mauvaise citation à leur glorieux aîné, connu pour être l'un des pères de l'abolition de l'esclavage outre-Atlantique et le vainqueur de la guerre de Sécession.

Pourtant, quelques années auparavant, l'ancien secrétaire à la Défense et ex-lutteur confirmé Donald Rumsfeld avait fait une référence tout à fait juste au sujet de celui que tout le monde surnomme "Abe", soulignant son amour pour la lutte justement. Une anecdote confirmée par le site Politifact, qui a trouvé la preuve ultime de ce goût immodéré de l'ancien président des Etats-Unis pour la lutte : Abe a carrément réussi à inscrire son nom au prestigieux panthéon national de la lutte. Un hommage dû à ses qualités de sportif, ou à son aura politique ? On est en droit de se poser la question.

Expert de la vie d'Abraham Lincoln et auteur du best-seller A. Lincoln: A Biography, Ronald C. White Jr. coupe court à toute polémique : « Ça n'a rien d'un mythe, ou d'une réputation usurpée, Lincoln a réellement fait de la lutte », affirme-t-il dans une interview surréaliste mêlant le nom du président américain à ceux de The Rock, d'Hulk Hogan ou du Capitaine Lou Albano.

Alors que dans la magnifique série Clone High, son double dégingandé préfère jouer au basket, le Lincoln d'origine aimait se frotter à l'adversité. Pour Ronald White, « la lutte faisait partie intégrante de la culture de Lincoln, son oncle Mord avait un vrai talent ». C'est l'une des raisons pour lesquelles, d'après l'écrivain, Lincoln a pratiqué assez assidument la lutte entre ses 9 et ses 21 ans, lorsqu'il vivait dans l'Indiana.

Mais surtout, comme l'affirme le site du National Wrestling Hall of Fame, il a passé le plus clair de son temps à mettre des roustes à ses adversaires. Des combats mémorables, confirme Ronald White : « A l'époque, la lutte ressemblait plus à un combat de rue qu'à un sport à proprement parler. Lincoln, avec son physique imposant (il faisait 1m93, ndlr), était connu pour ses qualités de lutteur et n'a subi qu'une défaite en douze ans. »

D'après Sports Illustrated, cette défaite est arrivée contre Hank Thompson, surnommé le "faucon noir indien", en 1832. Pendant le combat, Hank était parvenu à faire tomber deux fois le futur président, comme le voulait le règlement. Un combat houleux, selon certaines sources. Car si l'écrivain David Flemming a décrit Abraham Lincoln comme un « vrai compétiteur mais un sportif humble », Abe n'était pas le dernier à balancer un peu de trash talk quand le contexte s'y prêtait.

Lors d'un combat en particulier, qu'il avait remporté en une seule prise, Abe s'était tourné vers la foule, énervée de voir la rencontre se conclure aussi rapidement. Il avait toisé sauvagement les spectateurs, les invectivant : « Celui qui veut tenter sa chance, je l'attends ! »

Visiblement, personne n'a voulu tester.

Lincoln ne se battait pas seulement pour la gloire ou pour se vanter. Il a parfois utilisé son savoir-faire de combattant pour défendre ses proches. Quand la barge de son beau-frère a été volée par une bande de bandits, il s'était chargé de l'affaire. A lui tout seul, il avait alors renversé la barge, faisant passer par-dessus bord le gang. A 19 ans.

Son combat le plus connu est né d'une motivation similaire. Alors qu'il travaillait dans un magasin de New Salem, dans l'Illinois, au début des années 1830, Lincoln découvre que Denton Offutt, le propriétaire des lieux, est menacé par une bande de voyous du coin. Mieux, il découvre que Denton, qui avait une absolue confiance en lui, s'est vanté ouvertement devant le gang, affirmant qu'Abraham pouvait rosser n'importe lequel d'entre eux. Le meneur, Jack Armstrong, a relevé le défi et affronté Abe.

Il existe de nombreuses versions plus ou moins contradictoires du récit de ce combat entre les deux hommes. Ce qui est sûr, c'est qu'ils se sont affrontés dans une clairière près du magasin. Professeur d'histoire à la retraite et fan de Lincoln, Roger J. Norton affirme que la version la plus populaire du combat est la bonne. Selon celle-ci, « toute la ville s'était réunie pour assister à la rencontre. » Norton ajoute que le patron de Lincoln avait parié 10 dollars sur sa victoire : « Tout le monde dans le public s'est mis à parier, même des couteaux ou toutes sortes d'objets. Le combat était très excitant : Lincoln dépassait le mètre 90 et pesait 85 kilos, mais Jack Armstrong était un adversaire expérimenté et aussi fort qu'un boeuf. »

« Pendant un long moment, les deux adversaires se tournaient autour. Ils s'accrochaient, mais aucun d'entre eux ne pouvait renverser l'autre. Lentement, Armstrong commença à avoir le dessous. Finalement, Lincoln a réussi à attraper sa victime par le cou et à le secouer comme s'il n'était qu'un bébé. Cela a énervé les membres du gang, et d'un coup Lincoln a pris conscience qu'il risquait de se faire lyncher par le public. Il s'est adossé au mur du magasin, et a hurlé à la foule qu'il allait les prendre les uns après les autres », poursuit Norton.

Sur le site du Hall of Fame de la lutte, on ne trouve qu'un bref résumé du combat : « Au début, Lincoln a commencé à le charrier. Quand Armstrong s'est énervé, Lincoln en a profité pour sauter sur son adversaire et l'éclater au sol. »

Sur le site world of Wrestling, Zach Linder abonde : « La plupart des versions donnent Armstrong perdant, bien qu'il ait tenté d'attraper Lincoln de manière irrégulière au début du combat. A ce moment, Abe a fait honneur à sa réputation d'honnêteté en respectant les règles. Mais cette tentative de triche d'Armstrong a surtout eu le mérite de réveiller les ardeurs de Lincoln, qui a utilisé son allonge supérieure pour étrangler son adversaire et le secouer comme un cocotier. C'est à ce moment que le gang d'Armstrong a commencé à encercler le ring d'un air menaçant. Tout s'est bien terminé après que Lincoln ait menacé de prendre les membres du gang un par un, ce qui les a calmés. Finalement, le match nul a été déclaré, et Armstrong a reconnu qu'Abe était le meilleur gars qu'il ait jamais vu dans la région. »

La plupart des historiens s'accordent pour dire qu'outre ses qualités physiques, ce sont les ressources mentales et la finesse psychologique de Lincoln qui lui ont permis de sauver sa peau ce jour-là. Parmi eux, Ronald White, encore lui, explique que « Lincoln aurait sûrement dû gagner selon les règles, mais il a accepté le match nul parce qu'il savait que de toute façon, sa performance lui avait fait gagner l'estime du gang. Les gars avaient compris qu'il était le plus fort et le meilleur lutteur. »

Lincoln n'est pas le seul politicien à avoir fait des sports de combat une école pour sa future carrière, voire un marchepied vers le pouvoir. 180 années plus tard, en 2012 précisément, Justin Trudeau avait livré un joli match de boxe contre un sénateur de droite. Sa victoire l'avait rendu populaire, et lui avait permis de se détacher de l'étiquette de fils à papa (son père était Premier ministre du Canada dans les années 70/80).