Photo via navarra.com

L’encierro, entre passion et sport de haut niveau

La conduite des taureaux vers les arènes reste le moment le plus taré d'une féria, pratiqué par de véritables amoureux.

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19 juillet 2016, 9:40am

Photo via navarra.com

Il suffit de pénétrer dans l'enceinte du parcours pour avoir, presque instantanément, du mal à respirer. Dès 7 heures, les premiers fêtards envahissent la Calle Estafeta et les 825 mètres qui séparent l'enclos des taureaux aux arènes de Pampelune. Pour certains des aspirants, la nuit a été alcoolisée et l'adrénaline de l'attente permet d'effacer quelques gamma GT. Dans un coin, un petit groupe saute sur place et s'étire silencieusement. Leurs habits sortent de la machine, le foulard est repassé et, aux pieds, des chaussures de course sont propres. 8 heures, la détonation de la fusée annonce le départ des taureaux et des froussards, laissant les meilleurs corredores attendre le souffle rasant de la bête.

Des montagnes de l'Espagne profonde jusqu'au rendez-vous annuel de Pampelune, l'encierro reste l'une des traditions les plus dangereuses du monde. Son principe est simple, faisant corps avec les corridas de 18 heures des différentes ferias espagnoles, des centaines de coureurs remontent un parcours défini jusqu'aux arènes de la ville avec les taureaux qui vont combattre en fin de journée. Dangereuse (16 coureurs ont perdu la vie depuis 1910 à Pampelune), elle est pratiquée par autant d'amateurs que de spécialistes aguerris. On a essayé de comprendre leurs motivations, entre passion et traditions.

« L'encierro originel, vient tout simplement d'une nécessité d'organisation, m'annonce Emmanuel de Marichalar, écrivain et spécialiste français de l'encierro. Il s'agit d'amener les taureaux dans les arènes depuis les corrales (endroits où sont parqués les taureaux, ndlr). » Les premières traces de course entre l'homme et les animaux remontent au début des jeux taurins, où les encierros se sont mis en place de manière naturelle.

Il y a plusieurs types d'encierros. Des petits villages des provinces de Valence, en passant par Castellon ou Alicante, où on lâche simplement une vachette ou un taureau de combat, dans les villages, dont les rues sont barrées de quelques planches, jusqu'à l'encierro de Pampelune qui reste la Mecque pour les puristes et une vitrine spectaculairement dangereuse de ce sport populaire espagnol.

Photo via Pamplona San Fermin.

« En termes de chiffres, l'encierro est un véritable marché, on compte 800 corridas pour 6100 encierros organisés, hors lâchers de vaches, pour 15 000 animaux utilisés, m'explique Emmanuel (1). Il y a donc une véritable économie parallèle à la corrida traditionnelle : pour des entreprises de charpentes concernant les barrières, les pastores (bergers d'encierro), les sociétés d'assurance et bien sûr les éleveurs de bétail. »

Intimement lié à la corrida, l'encierro rejette totalement l'élitisme de sa grande sœur et ouvre ses portes à tout le monde. Il y a toujours une réglementation, mais, néanmoins, cela reste une participation populaire et extrêmement répandue auprès des jeunes. Prendre part à un encierro est la chose la plus banale en Espagne, c'est comme faire du bateau ou du vélo. A contrario, courir avec assiduité devant les cornes, et toujours au contact des taureaux, n'est pas à la portée de n'importe quel corredore.

Pourtant, même s'il y a un niveau de pratique professionnel, il n'y a pas de professionnalisation du sport. Aucun coureur ne vit de l'encierro. La plupart des coureurs se préparent à partir de janvier-février, afin d'être prêts pour les premières courses de la saison qui débutent dès le mois de mai. Ils sont majoritairement d'origine espagnole, mais il y a aussi des Français et même des Américains. En effet, à Pampelune, il y a un véritable noyau de Yankees qui viennent chaque année et sont même plus puristes que les Navarés dans leur défense de l'encierro. « C'est un héritage d'Hemingway, qui a mis en lumière les courses dans ses articles pour le Toronto Star dans les années 20, puis les nouvelles du monde dans les cinémas parlaient régulièrement de Pampelune, m'explique Emmanuel. Malgré tout, aujourd'hui les Américains rejettent Hemingway, car tout le monde sait qu'il n'a jamais rien compris à la tauromachie ».

Daniel Unhassobiscay, 42 ans, s'est blessé vendredi 15 juillet lors du second encierro 2016 de Pampelune. Coureur français de Saint-Pierre-d'Irube, à côté de Bayonne, il court les encierros depuis son adolescence avec un maillot rayé du PUC, numéro 22 dans le dos. « J'ai découvert l'encierro un matin, avec mon correspondant espagnol qui m'y a emmené. Une fois dedans, j'ai aperçu des ombres noires passer devant moi, et j'ai été accroché instantanément ».

Et puis petit à petit, chaque année, il a pris ses marques, s'est familiarisé avec cette tradition, jusqu'en 1996 où il a réussi à courir entre les cornes de son premier taureau. « De 1998 à 2003, ça a été mes meilleures années. Je cours une quarantaine de courses par an, en commençant chaque année par Pampelune. Puis, je continue en août à Tudela, à Tafalla puis vers Madrid, à San Sebastian de los Reyes, où on peut aussi courir des taureaux de corrida. »

Pour l'entraînement, Daniel essaye de rester en forme toute l'année. Trois mois avant, il commence les fractionnés. Néanmoins, une bonne condition physique ne suffit pas, car il y a trop d'aléatoires, la foule, le parcours, et surtout les taureaux.

« C'est un sport dans le cadre d'une tradition. On est passionné par l'animal, le côté sport n'arrive qu'au moment de la course où il faut gérer la pression, choisir son timing et rester à sa place jusqu'au bon moment. Il y a aussi une gestion de l'effort comme dans n'importe quel sport de haut niveau. Sauf qu'en plus vous pouvez y laisser la vie, juste pour ressentir le souffle de l'animal dans votre dos. »

Chapu Apaolaza est journaliste et auteur du livre 7 de Julio, qui raconte les coulisses des encierros de Pampelune. « Comme beaucoup de coureurs, je suis né dans une famille où la tauromachie est omniprésente, avec plusieurs générations de coureurs. Mon père était aussi critique taurin, c'est donc lui qui m'a amené à 15 ans pour mon premier encierro, après un parcours classique aux vachettes et toros de Fuego (spectacle parodique parodiant la corrida, ndlr) ».

Photo via Ruralzoom.

Pour Chapu, l'aspect sportif et la recherche de la performance sont secondaires, le plus important est ce qui se passe dans le cœur. « Voir un homme courir devant un taureau de 600 kilos, ne laisse pas voir la partie émotionnelle de l'encierro, on ne retient que la performance physique. C'est le dernier vrai paradoxe moderne, avec la corrida, où l'on met en jeu sa propre vie pour pouvoir espérer en sortir grandie. »

De l'extérieur, à la télévision, on peut penser que l'encierro n'est que bruit et chaos, mais il y a bien évidemment des règles à respecter. Par exemple, toujours courir devant les taureaux et jamais derrière, respecter la course et les trajectoires des autres coureurs, ou encore être sobre et en forme pour ne pas se mettre en danger ainsi que les autres (2).

« On peut vraiment parler de fraternités chez les coureurs de haut niveau, m'annonce Chapu. Je connais deux hommes qui courent ensemble depuis des années sans jamais se parler, mais on peut dire qu'ils se connaissent mieux qu'un couple de 30 ans, pouvant sacrifier leur vie pour sauver l'autre. Les Américains parlent entre eux de Band of Brothers. »

Chapu m'explique la diversité des taurins-ricains : « Je connais des patrons de startup, des gourous de l'IA et même un ancien agent de la CIA ». Le prisme des médias et des réseaux sociaux ne parle de l'encierro seulement quand les choses se passent mal ou qu'il y a un mort « Je touche du bois, je n'ai jamais été encorné, mais j'ai eu quelques os cassés, un genou, le bras et le nez. Donc j'ai eu beaucoup de chance ».

Dans son livre, il raconte l'histoire de Robin, un œnologue de grand cru, New-Yorkais, qui un jour se fait transpercer par un coup de corne. Fernando, son ami, le retrouve au sol, les intestins sortis et Robin lui dit : « Fernando, je ne veux pas mourir » et Fernando répond : « Ben, il fallait y penser avant ». Finalement, le taureau lui sauva la vie quelques jours plus tard, pendant sa convalescence à l'hôpital, car son avion pour l'Amérique s'écrasa à Malaga avec 500 personnes.

La plus grosse frayeur de Daniel a eu lieu en juillet 2003 devant les taureaux de Miura (l'un des bétails les plus encornés et dangereux, ndlr). « Je suis super bien placé en haut du parcours, avec tout le troupeau derrière, sauf que je trébuche sur quelqu'un. Le troupeau me passe dessus, je serre les dents et au moment de me relever je me retrouve, nez à nez, avec un taureau marron qui arrive en glissant sur les pâtes avant, sa corne se retrouve sous mon mollet et le bitume. Je m'écarte, sauf qu'un second me charge avec les cornes dans mon dos, mais me loupe. Je roule et m'en sors. Après la course, j'ai rejoint ma femme enceinte de ma fille dans un café en train de regarder les ralentis de mes aventures sur la télévision, le teint livide, et donc là j'ai compris que j'aurais pu y passer. Depuis, je cours en pensant à ma fille, et j'ai commencé à prendre moins de risques. »

Le destin, la mort et l'animal, tout est mélangé dans cette vérité étrange qu'est l'encierro. Difficile de ne pas penser, en écrivant ces lignes, au toréro Victor Barrio mort en piste le 9 juillet dernier, pendant une corrida. L'encierro et la tauromachie restent à ce jour décriés, critiqués, et tant mieux. Cela doit continuer à diviser et à contrarier, restant une forteresse imprenable aux cerveaux étroits. Militants aveuglés par les causes modernes, c'est oublié, que cela reste le dernier endroit où l'on peut côtoyer la nature sauvage, la force, la lutte, le danger et la mort. Abrazo !

(1)Début des années 90, le collège royal vétérinaire d'Espagne relevé sur deux années 800 corridas pour 6100 encierros organisés, hors lâcher de vache, pour 15 000 animaux utilisés.

(2) 54 % des gens vont faire l'encierro de Pampelune pour la 1re fois et ce sera la dernière. Donc 46% le font régulièrement.