L'uru-can, l'obscur art martial créé par l'armée brésilienne

Créé par les parachutistes de l'armée de l'air dans l'état de Rio de Janeiro, au Brésil, ce sport mixe le karaté, le taekwondo, le kung fu, le Judo et le Jiu-Jitsu. Il compte environ 500 adeptes à travers le pays.

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12 juillet 2017, 8:16am

Photos : Fabio Teixeira

Maître Leonardo Martins Correia est sur le tatami et regarde ses élèves droit dans les yeux. Malgré la chaleur, il porte un kimono militaire et un épais pantalon noir. Sur sa poitrine, près de son cœur, il arbore un écusson avec le drapeau brésilien. Sur son bras droit est cousu un autre écusson sur lequel on distingue deux serpents se faisant face, prêts à passer à l'attaque. Presque à la façon d'un formateur militaire, Correia aboie : « Prêts ! »

Environ 10 étudiants répondent par un cri que l'on ne peut retranscrire avec des mots et placent leurs poings fermés devant leur taille. Leur pieds sont écartés, parallèles. Leurs genoux sont verrouillés. Cinq secondes plus tard, le salut continue : « Attention », crie Correia, tout en levant son poing droit vers sa main gauche maintenant ouverte et en regroupant ses jambes ; le salut d'un soldat. La classe imite alors son mouvement.

« Salut », crie-t-il.

« Brésil », répondent les étudiants.

« Par dessus ! »

« Tout ! »

La fierté nationaliste et la tenue militaire semblent aller d'elles-mêmes au sein du petit groupe de combattants. L'uru-can est un sport de combat 100% brésilien, créé par Paulo César da Silva Lopes, un officier noir évangéliste des rangs de l'armée de Rio de Janeiro dans les années 70.

Lopes a servi dans la Brigade de l'Infanterie Parachutiste qui était basée dans les quartiers militaires de Rio. Lors de son passage dans cette unité, il a trouvé que la façon dont les arts-martiaux étaient enseignés n'était pas assez bonne pour les officiers, qui avaient besoin d'apprendre des techniques utilisables dans de vraies situations de combat. Avec trois autres membres de l'armée, Lopes a donc mélangé et peaufiné les techniques utilisées en karaté, taekwondo, kung fu, judo et jiu-jitsu. Il a également intégré l'entraînement à la self-defense, les nunchaku, les couteaux et les fusils. Affranchi des contraintes et des règles de la plupart des compétitions, le nouvel art-martial n'avait qu'un objectif : être mortel.

Mais parce qu'il n'y avait pas vraiment de vision commerciale derrière l'uru-can, il a fallu attendre presque 10 ans avant que l'appellation ne soit établie. Initialement baptisé "Paulo Associação de Lutas Brasileiras", puis "Karate Brazil", le nom définitif de ce sport n'est apparu qu'en 1983 : uru-can Brazil – un terme choisi en référence à l'alliance de deux races de serpents uniques au Brésil, l'Urutu et le Caninana.

Paulo César da Silva Lopes, le créateur de l'uru-can. Photo archives personnelles.

L'objectif était d'enseigner la technique à différents régiments militaires à travers le Brésil, mais ça n'a pas vraiment marché. Lopes a donc exporté sa technique au-delà de l'armée. Après sa mort en 2003, l'art martial a commencé à être transmis à une nouvelle génération par ses anciens élèves. Aujourd'hui, il est surtout enseigné dans la banlieue proche de Rio.

La leçon que nous avons suivie a eu lieu à Pedra de Guaratiba, une banlieue de l'ouest profond de Rio. Le lieu est tellement éloigné du sud touristique de la ville que les visiteurs qui arrivent jusque-là ressentent une certaine fierté. L'endroit ressemble à une petite ville, on peut jauger de la distance géographique à la façon dont les gens, là-bas, parlent, avec des accents très prononcés. La démonstration a eu lieu à Val Fitness, structure qui a plus l'air d'une boîte de nuit que d'un gymnase. Puisque l'instructeur, Geraldo dos Santos, 42 ans, n'a pas encore réussi à monter une classe entière, il a invité des boxeurs/combattants d'autres groupes situés dans des endroits comme Sepetiba, Campo Grande, et Santa Cruz, à rejoindre l'événement. Correia, 39 ans, fait partie des personnes invitées. Il a appris les techniques de l'uru-can avec Lopes lui-même : « J'ai commencé à boxer/combattre lorsque j'avais 8 ans, mais je n'ai rencontré le maître que lorsque j'en avais 16. à 18 ans, j'enseignais avec lui dans l'armée. »

Leonardo Correia donne un coup à un de ses étudiants.

Correia a dirigé la plus grande partie de la leçon et des démonstrations. Alors que les élèves s'échauffent et s'entraînent à pratiquer un coup de pied retourné, l'instructeur rappelle tout haut certains des principes de l'uru-can : « Dans la rue, ne vous sentez jamais contraint. La contrainte c'est pour les tournois. Vous devez en finir le plus vite possible. »

Pendant ce temps, dos Santos m'explique certaines choses spécifiques à l'uru-can : « Lorsque tu es à terre, il n'y a pas moyen de s'échapper. Je ne suis pas obligé de battre mon adversaire en suivant les règles. Je mets mon opposant au sol et je le termine de quelque manière que je peux. Peu importe comment – tordre ou briser son cou [est une bonne solution]. Il faut les balayer, quelle que soit la méthode. »

Il continue en insistant sur le fait que l'art martial est pacifique. « Étant donné que nous pratiquons une discipline mortelle, les réactions extrêmes doivent être utilisées en dernier recours. On doit être prêt à se battre contre plus d'une personne », déclare Correia haut et fort. Les élèves effectuent une série de directs, décochent un crochet du droit suivi d'un coup de pied retourné. Certains frappent si fort que, même avec leurs protections, les personnes frappées reculent sous la puissance des coups. « Ici on s'entraîne sur le tatami, mais l'uru-can est destiné à la vraie vie. La première chose que les apprentis assimilent est comment chuter et rouler. »

L'uru-can comprend aussi des enseignements avec des couteaux et des fusils.

L'art martial comprend aussi l'apprentissage du maniement de l'arme blanche et du fusil.

Comme les katas au karaté, qui sont des séries de mouvements qui parfont les compétences d'une personne, l'uru-can possède également ses propres formules, appelées les sept bases fondamentales. Elles ne sont pas présentes dans la démonstration, mais Correia m'a expliqué ce à quoi correspondait chacune :

  1. Le chien : s'asseoir à la manière d'un chien, avec les jambes légèrement écartées.

  2. La pose du cavalier : Se tenir comme si l'on faisait du cheval

  3. Le Scorpion : Une jambe est fléchie, l'autre est droite, et la jambe de derrière imite la queue

    du scorpion.

  4. La mante religieuse : ce mouvement est similaire à la technique du Kung-fu

  5. Le chat : Se déplacer comme un félin, prêt à bondir pour attaquer

  6. Le serpent : Se déplacer de côté et tourner tout droit, tel un serpent enroulé, prêt à attaquer

    Parce que l'uru-can a été fait pour le monde réel, ses leçons comprennent des exemples de situations potentielles de conflit. Un exemple de situation simulée est la classique bagarre de bar. Sur le tatami, les élèves disposent deux chaises blanches en plastique ( ils n'ont pas trouvé de table) et se font face – une position aussi connue sous le nom de Marina Abramovic au MoMa.

Une des chaises est occupée par Wesley de Souza, un apprenti de 24 ans. Sur l'autre chaise est assis Correia. Ils se font face, essayant de garder leur sérieux, retenant difficilement leur rire. « Ton père est une fiotte », provoque Souza.

C'est un show, mais avec de l'action. Correia se lève pour attaquer, pousse la table imaginaire et frappe le visage de son adversaire avec le poing droit. De Souza se défend et utilise également sa main droite pour attraper le poing de Correia de façon à l'attirer vers lui et, en même temps, libérer assez d'espace pour le frapper de sa main gauche. Ensuite il abaisse la garde de l'instructeur et lui met un coup de coude dans le dos, juste au-dessous du cou. Tout ceci est mis en scène bien sûr.

Dos Santos en pleine attaque.

À ce moment-là, dos Santos doit partir pour aller donner un cours de combat/danse – appelé uru-can Danse Combat – qu'il a créé. « J'ai mélangé : j'ai pris l'art et l'ai intégré à un style léger et aérien. Par exemple, je travaille sur des mouvements et des exercices qui font fléchir les hanches et tendre les genoux, mais en réalité ce sont des coups de pied frontaux. »

Sur le tatami, Correia se prépare à mettre fin au cours. Plus tôt, il m'a dit qu'il y avait environ 500 personnes à travers le Brésil qui pratiquaient l'uru-can et que son but était de promouvoir le plus possible l'art martial, ce qui accomplirait la volonté de son maître Lopes. « J'espère seulement que lorsque les gens parleront d'arts martiaux comme le karaté ou le krav maga, ils mentionneront également l'uru-can. C'est tout. Mais malheureusement nos politiques n'accordent pas beaucoup d'importance à ce que nous faisons. On va devoir beaucoup se battre, et je suis fier de ce combat », dit-il.

Pendant son dernier discours, il nous remercie du reportage, remercie les élèves d'être venus, et remercie Dieu. Puis il conclut la leçon comme il l'a commencé :

« Salut », a-t-il crié.

« Brazil », ont répondu les élèves.

« Par dessus ! »

« Tout ! »