Rétro : S'il y a des femmes aux Jeux Olympiques c'est (un peu) grâce à elle

Vous connaissez Alice Milliat ? Non, c'est normal. Et pourtant elle a joué un rôle important dans la reconnaissance du sport féminin.

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oct. 29 2015, 2:25pm

En 2012, les Jeux Olympiques de Londres ont marqué une étape importante dans la reconnaissance du sport féminin. C'est lors du rendez-vous londonien que la totalité des disciplines sportives se sont ouvertes aux femmes, la dernière en date étant la boxe. «Grâce à l'admission de la boxe féminine au programme des Jeux Olympiques de 2012 à Londres, les femmes participent à tous les sports. C'est une première dans l'olympisme», se réjouissait le Belge Jacques Rogge, alors président du Comité International Olympique. Mieux encore, trois délégations ont pour la première fois inclus des femmes dans leurs équipes : l'Arabie Saoudite, le Qatar et le Brunéi Darussalam, petit pays d'Asie du Sud-Est.

Depuis les Jeux de 1900, où les femmes font leur apparition, essentiellement dans deux disciplines (golf et tennis), la reconnaissance du sport féminin a été progressive durant tout le 20e siècle. Elle résulte des changements de la société, mais aussi de l'action de femmes qui ont lutté pour changer les mentalités. Alice Milliat en fait partie. «Il semblerait qu'elle était une femme avec un fort caractère, capable de vous retourner une assemblée», précise Florence Carpentier, historienne du sport et Maître de Conférences (histoire du sport et de l'éducation physique) à l'IUFM et à l'UFR STAPS de Rouen.

C'est sûr, elle ne dit rien à la grande majorité d'entre vous. Nous n'étions même pas nés et de toute façon elle est tombée dans l'oubli avant même sa mort en 1957. Pourtant, elle a consacré une partie de sa vie à se battre pour que les femmes puissent faire du sport, et plus particulièrement du sport de compétition. Comme les hommes. «Si la mixité dans les pratiques sportives apparaît aujourd'hui comme une donnée consensuelle et acceptée par tous, son engagement en ce sens fut essentiel», préface la maire de Paris, Anne Hidalgo, dans l'ouvrage d'André Drevon, Alice Milliat, la pasionaria du sport féminin. Une sorte de Baron Pierre de Coubertin version femme.

Alice Milliat naît le 5 mai 1884 à Nantes et part en Angleterre avec son mari Joseph qui la laissera veuve peu de temps après. Ce drame conjugal engendre son retour en France. Elle est alors polyglotte et ouverte à d'autres cultures. Elle délaisse son métier d'institutrice pour se lancer dans une carrière d'apôtre du sport féminin.

Le combat d'Alice Milliat suit l'évolution de la société française. À cette époque, l'heure est à l'émancipation pour les femmes. «Alice Milliat était dans l'émergence d'une nouvelle vie», précise Alain Arvin-Berod, philosophe et historien du sport. Mais les hommes ne sont bien évidemment pas d'accord et le font savoir à l'occasion des Jeux de Stockholm en 1912 : «Les Jeux Olympiques doivent être réservés aux hommes. Le rôle des femmes est de mettre la couronne sur la tête des vainqueurs». Dur. Au fil des années, la position du papa des JO modernes ne change pas. Bien au contraire. «Le véritable héros olympique est à mes yeux l'adulte mâle individuel», affirme-t-il lors d'un discours radiodiffusé le 4 août 1935. «Pour les hommes, le sport est une source de domination, explique Alain Arvin-Berod. La volonté d'émancipation des femmes dans le sport est prise comme une menace de cette domination». Les mecs ne sont pas chauds pour que les femmes fassent du sport, et de surcroit du sport de compétition, sauf de la gymnastique, plus orientée vers l'esthétisme (et peut-être le plaisir des yeux hein). Face aux réticences, le sport féminin se développe donc à la marge, dans plusieurs clubs (Femina Sport, Academia, En Avant).

En 1917, Alice Milliat et quelques autres sportives féministes décident de créer la Fédération des sociétés féminines et sportives de France. Elle en devient présidente l'année suivante alors que la Fédération attire de plus en plus de monde (jusqu'à 50 000 licenciées en 1924). Alice Milliat poursuit son combat pour la reconnaissance des sportives et sollicite en 1919 Pierre de Coubertin pour que les femmes puissent participer aux épreuves d'athlétisme des Jeux Olympiques d'Anvers prévus l'année suivante. Refus catégorique du patron. Du coup, les filles poursuivent leur vie dans leur coin avec les hommes qui daignent bien les aider. En 1921, le premier meeting international de sport féminin voit le jour à Monte-Carlo. Le public et les médias sont présents en masse. Face à ce succès, notre apôtre du sport féminin fonde la Fédération sportive féminine internationale (FSFI) en octobre 1921 et veut organiser des Jeux Olympiques féminins.

La première édition a lieu à Paris en août 1922. Ne vous imaginez pas des olympiades à grande échelle : cinq nations sont présentes et 13 épreuves d'athlétisme ont lieu. La FSFI décide que ces Jeux auront lieu tous les quatre ans comme ceux des garçons. Alice Milliat est satisfaite et le fait savoir dans les colonnes de L'Auto daté du 15 février 1923. C'est «une victoire sur la routine, les préjugés et...l'esprit de monopole de nos frères sportifs. L'opposition masculine vient d'un vieil esprit de domination, du désir de tenir toujours les femmes en tutelle, de la crainte de les voir devenir autre chose que des objets utiles ou agréables à l'homme. [...] la femme a encore beaucoup à lutter pour faire admettre sa valeur dans les différentes catégories de la vie sociale. Dans le domaine du sport comme dans tous les autres, elle s'est trouvée aux prises avec l'atavique esprit de domination masculin».

Les seconds Jeux féminins se tiennent en 1926 à Stockholm : 83 athlètes venant de 8 pays sont présents. Il y a bien sûr les épreuves d'athlétisme, mais aussi des démonstrations de basket et de handball après les journées de compétition. Le changement s'amorce, lentement. Face au succès de cette manifestation, les dirigeants du CIO sont inquiets. Sigfrid Edström, président de l'IAAF et membre de la commission exécutive du CIO, veut prendre le contrôle de l'athlétisme féminin. Les deux fédérations d'Alice Milliat sont en danger. D'une part les subventions ministérielles diminuent obligeant les dirigeantes à réduire l'activité sportive des pratiquantes et à chercher des financements privés. D'autre part, cinq épreuves d'athlétisme féminin sont intégrées au Jeux d'Amsterdam de 1928.

Une victoire ? Oui, seulement en apparence. Les intentions d'Edström sont évoquées dans une lettre qu'il envoie à Avery Brundage, alors président du Comité olympique des Etats-Unis, en 1935 : «Je crois que vous savez que la Fédération d'Alice Milliat nous a causé tant de tracas que nous n'avons aucun intérêt à la soutenir. Nous voudrions la faire disparaître de la surface de la Terre ». Intégrer pour mieux contrôler et, ainsi, ne pas donner trop d'exposition aux athlètes féminines. Il faudra attendre l'arrivée de Juan Antonio Samaranch en 1980 pour qu'une politique égalitaire soit envisagée aux JO. Les jeux mondiaux féminins, quant à eux, se poursuivent en 1930 à Prague, puis quatre ans plus tard à Londres, suscitant de beaux engouements. Alice Milliat démissionne de la FSFI après l'édition anglaise et la fédération disparaît quatre ans plus tard. Alice Milliat quitte la scène publique et meurt en 1955 à Paris dans l'anonymat.

Le développement du sport féminin ne repose pas uniquement sur Alice Milliat. D'autres femmes ont œuvré à ses côtés comme la doctoresse Marie Houdré. Mais elle reste une personnalité différente par son investissement personnel et ses qualités d'oratrices qui en ont fait une femme crainte par les membres et les décideurs du sport mondial. Et si aujourd'hui les femmes peuvent prendre part à toutes les disciplines olympiques, c'est un peu grâce à elle.