Une soirée avec les catcheurs indépendants de la côte Ouest

Tous les premiers vendredis du mois, le Metro Opera House réunit des milliers de fans unis par leur amour du déodorant Axe et du sang humain.

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févr. 9 2017, 2:50pm

Cet article a initialement été publié sur VICE.

Le Victory Warehouse est un bâtiment blanc et crasseux situé dans le quartier de West Oakland, en Californie. La cour de béton qui entoure le bâtiment est toujours remplie de voitures, ainsi que de chiens et de chats errants. Vu de l'extérieur, le bâtiment n'a rien d'impressionnant, mais l'intérieur ressemble au rêve de n'importe quel adolescent normalement constitué. À l'entrée, trois sofas ont été installés autour d'une vieille télévision, avec une Super NES, une Mega Drive et une Super Nintendo. À quelques mètres, on peut trouver deux bornes d'arcade, lesquelles ont été trafiquées pour que chacun puisse y jouer gratuitement des heures durant. Et au milieu de tout ça se trouve un ring de combat où des catcheurs professionnels se battent pour divertir les foules.

Il y a cinq ans, Sam Khandaghabadi, un catcheur aux origines persanes, traînait avec quelques potes qui vivaient sur place. À l'époque, il combattait dans un circuit indépendant et se faisait appeler "Le Sheik" – mais jusqu'ici, il n'avait jamais trouvé de combat satisfaisant. Khandaghabadi était intimement persuadé que s'il organisait ses propres combats, il pourrait rendre le catch plus attrayant. Après avoir viré le groupe de métal underground qui se produisait une fois par mois à l'entrepôt, ses amis l'ont invité à installer un ring là-bas. Khandaghabadi a aussitôt loué un camion et traversé toute la ville pour en trouver un.

Nous avons tous tendance à stigmatiser la profession de catcheur. Aujourd'hui encore, le catch est perçu comme un divertissement à destination des gens peu cultivés – un peu comme un soap opera, mais avec plus de sang et de tirades inspirées. La plupart des détracteurs du catch invoquent systématiquement la même raison : ils déplorent son côté factice. Mais lorsqu'on considère cette discipline comme une sorte de dérivé du théâtre plutôt qu'un sport, il est difficile de ne pas la trouver incroyablement divertissante.

« J'ai fait du théâtre, du catch et des arts martiaux – mais aussi des courts-métrages et des films pour adultes, m'a raconté Khandaghabadi en enchaînant clope sur clope. Ce n'était pas du porno hardcore, mais j'ai joué dans un film érotique. Pour moi, le catch est une forme de divertissement avant tout. »

Au début des années 2010, Khandaghabadi a commencé à contacter tous les types qu'il avait combattus au cours des dix dernières années. « Je leur ai dit "Hey, je veux faire un spectacle où vous pourrez faire la fête, jurer à tout va et être le plus vulgaire possible", m'a-t-il expliqué. J'ai précisé que contrairement au catch classique, il n'y aurait pas d'enfants dans le public. »

Environ 25 catcheurs se sont déclarés partants, mais seulement 13 d'entre eux ont répondu présent à son premier spectacle de hoodslam, en avril 2010. Comme Khandaghabadi ne faisait pas payer l'entrée, il n'était pas en mesure de rémunérer les catcheurs. « Au moins, je savais que les personnes présentes s'amusaient vraiment », m'a-t-il confié.

Khandaghabadi décrit ce premier événement comme une sorte de cirque étalé sur trois rings – un mélange entre un combat de catch, un concert, un show burlesque et une performance artistique, sur fond d'automutilation et de nostalgie des années 1990.

Au fil des mois, son spectacle s'est mis à prendre de l'ampleur. Un an après son premier événement, Khandaghabadi a finalement commencé à faire payer l'entrée. Mais le hoodslam était encore loin d'être rentable. « Il est arrivé plusieurs fois que je doive choisir entre acheter de la nourriture ou couvrir les frais d'impression de mes flyers. Finalement, je choisissais les flyers et je gardais de quoi m'acheter un paquet de cigarettes. Le catch était plus important pour moi. »

Un an plus tôt, en mai 2010, le propriétaire de l'entrepôt lui avait annoncé qu'il devait cesser d'organiser ses spectacles, notamment à cause de ses afters interminables et du nombre croissant de spectateurs.

Alors que le futur du hoodslam demeurait incertain, l'artiste Jamie DeWolf a demandé à Khandaghabadi d'intégrer des combats à son prochain spectacle, lequel devait se dérouler en juin 2011. Bien que les matchs de catch ne duraient que 20 minutes sur un show de quatre heures, le propriétaire du Metro Opera House d'Oakland a apprécié la performance et demandé à Khandaghabadi d'animer un événement tous les premiers vendredi du mois.

Ce nouveau lieu a notamment permis à Khandaghabadi d'accueillir plus de monde, et le système son et lumière de la salle a rendu ses spectacles beaucoup plus professionnels. Et surtout, les employés du Metro lui étaient complètement dévoués.

« Quand je leur disais "On va foutre le feu ce soir !", ils me répondaient "OK, on vous mettra des extincteurs à disposition", s'est rappelé Khandaghabadi. Et quand je leur disais qu'on allait pratiquer un avortement, ils me répliquaient " Très bien, ça a l'air marrant". »

Quand je suis entré dans le Metro Opera House, situé dans une rue insalubre à proximité du Jack London Square, j'ai eu l'impression d'assister aux préparatifs d'un concert de rock. Un groupe était en train de faire ses balances, des types musculeux installaient les lumières et des photographes préparaient leur matériel. Au milieu de tout ce bordel se trouvait un énorme ring délimité par du scotch. Juste à côté, il y avait une salle remplie de catcheurs et de filles tatouées en train de fumer des joints.

Pour la plupart des catcheurs, cette soirée était la meilleure du mois. Tous les premiers vendredis, ils venaient de toute la côte Ouest pour catcher devant un millier de personnes. Pendant que la WWE galérait à divertir le grand public, le hoodslam pouvait être aussi outrancier qu'il le souhaitait. Leur principe fondateur était d'emmerder leurs fans – les catcheurs étaient là pour s'amuser, que le public prenne du plaisir à les regarder ou non. Quand je m'y suis rendu le 31 octobre dernier, le Metro Opera House affichait complet.

À neuf heures du soir, les lumières se sont éteintes et un groupe s'est mis à jouer. Entassée derrière les cordes du ring, la foule s'est mise à hurler lorsque le catcheur AJ Kirsch, qui combat sous le nom de Broseph Joe Brody, s'est avancé.

« Bienvenue au BROakland Metro Opera House », a-t-il grogné alors que le public l'aspergeait de déodorant Axe. En l'espace de cinq minutes, Kirsch a réussi à énerver l'intégralité de la foule. Tous se sont mis à scander « Ta mère la pute » à l'unisson.

Kirsch a demandé à ce qu'on rallume les lumières. Sa mère était assise sur un banc au fond de la salle, et il a engueulé les supporters pour leur impolitesse. Il a ensuite demandé à sa mère ce qu'elle avait à leur répondre, et elle s'est mise à hurler : « J'emmerde le public ». En guise de réponse, la foule a crié « Ta mère est formidable ! ». Le groupe a annoncé qu'ils jouaient leur dernier morceau, et Kirsch en a profité pour verser du whisky dans la bouche des supporters du premier rang.

Kirsch a commencé le catch alors qu'il était étudiant en communication à l'université de Chico. Trois fois par semaine, il faisait une heure de trajet pour se rendre à Yuba City, dans une petite salle de gym fleurant bon la transpiration et la testostérone. Après deux ans d'entraînement, il a commencé à se produire en public – pour peu voire pas du tout d'argent. Après cinq années dans le circuit, il a envoyé une candidature vidéo à Tough Enough, une compétition sous forme de télé réalité de la WWE et a été retenu pour être l'un des 14 participants. À 28 ans, il est revenu à son premier amour : la scène du catch indépendant.

Mais Kirsch connaissait Khandaghabadi et avait entendu parler de son spectacle à Oakland. Khandaghabadi lui a proposé de commenter les matchs en attendant de faire partie intégrante du spectacle. À ce moment-là, il combattait toujours en tant que AJ Kirsch, un gamin soigné issu d'une émission de télé-réalité. Il avait besoin de se créer un nouveau personnage.

Se créer un personnage est essentiel pour devenir catcheur professionnel. Kirsch s'est remémoré sa vie étudiante et a puisé dans ses souvenirs pour créer le personnage de Broseph Joe Brody, qu'il décrit comme « un mélange de tous les crétins que j'ai pu croiser. »

Je lui ai posé quelques questions entre deux matchs, alors que les enceintes du lieu crachaient un morceau de Nickelback. Il m'a raconté que ce n'était qu'au moment précis où il avait conçu son personnage qu'il s'était vraiment senti à l'aise sur le ring. « Pour moi, la WWE c'est du passé. Le hoodslam me stimule comme jamais. »

Tous les catcheurs avec qui j'ai discuté éprouvaient un sentiment de désenchantement vis à vis de la WWE. Tous ont grandi avec le catch mais ne supportent plus d'être des produits pour enfants.

« On ne laisse pas les enfants assister aux combats. Ce n'est pas seulement parce que j'aime boire, fumer et hurler. C'est aussi parce que ça nous donne la liberté de faire tout ce que l'on veut », a observé Khandaghabadi.

Il m'a expliqué que cette restriction lui coûtait au moins la moitié de ses spectateurs, mais qu'elle ne faisait qu'améliorer le spectacle. Ne pas avoir à vendre des goodies, des ceintures de championnat et des cartes aux enfants signifie qu'aucun personnage ne prend le dessus – contrairement à la WWE, où John Cena éclipse tout le monde depuis douze ans.

Les fans de catch les plus extrêmes rêvent que Cena se transforme en bad boy comme Hulk Holgan l'avait fait en 1996. Mais les jeunes supporters sont l'âme de la WWE, et tous considèrent Cena comme un Dieu. Cela briserait le cœur de millions d'enfants.

De retour sur le ring du Metro Opera House, Kirsch a expliqué aux supporters qu'il allait y avoir un concours Alcool vs Joints, avec les "Knights of the Roxbury" du côté de l'alcool et les frères Stoner Brothers pour les joints. Les règles étaient plutôt simples : chaque équipe devait terminer ses joints ou ses shots de vodka bon marché à chaque fois qu'un catcheur de l'équipe opposée était K.O.

Après une bataille longue et brutale, un des frères Stoner a placé son adversaire sur ses épaules, tandis que son autre frère grimpait sur une des cordes pour lui sauter dessus. Bien entendu, tout était mis en scène. Mais c'est toujours impressionnant de voir un type de 159 kilos voler dans les airs – d'autant plus quand il est complètement weedé.

Le dernier match était entièrement destiné à divertir les catcheurs. Il a opposé Macho Taco, Cereal Man, ainsi qu'un type déguisé en banane et un autre sapé en hot-dog. Un catcheur déguise en Link s'est battu contre Ken de Street Fighter. Puis tous les autres combattants sont arrivés dans un joyeux bordel. Le match s'est terminé lorsque le catcheur Jonathan Butani a balancé deux catcheurs hors du ring. Tout était parfait – et je peux affirmer avec certitude que vous ne verrez jamais rien de tel lors d'un match de la WWE.