Robert Rabagny était le coeur et l'âme du Biarritz olympique

Mascotte mythique du BO, Robert Rabagny a connu les heures de gloire du rugby basque comme ses moments les plus sombres. Toujours avec le même amour pour son club, bien qu'il ne lui ait pas toujours été rendu.

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juil. 5 2017, 7:35am

Il a suffi récemment d'observer les joueurs du Stade Français pour nous rappeler que le rugby professionnel est parfois cruel. Quelques heures après l'annonce de la fusion, Pascal Papé et ses coéquipiers se sont retrouvés face à leurs supporters sur la pelouse du stade Jean-Bouin, impuissants et surtout conscients qu'une partie d'entre eux risquait purement et simplement le licenciement. En cause, la présidence de nouveaux "oligarques" à la tête des clubs du top 14, pour qui les fusions ou "joint-ventures" passent avant l'histoire, l'ancienneté des joueurs et l'attachement des supporters aux couleurs du maillot. Robert Rabagny fait partie de ces amoureux éconduits du rugby, de ceux qui sacrifient tout pour leur maillot sans rien gagner en retour, voire ceux qui doivent déguerpir, chassés de leur club de coeur sans plus d'explications.

Pour certains, le nom de Rabagny n'évoque absolument rien. Pourtant, une grande majorité des suiveurs du rugby français l'ont déjà vu à la télé, vêtu de son costume de scène, aux bords du terrain d'Aguiléra, là où joue le Biarritz Olympique (BO). Car pendant de longues années, Robert Rabagny était la mascotte du club biarrot. Et aussi un peu le dépositaire de son âme. En tant que Bayonnais, c'est avec un léger sourire et une appréhension que je me suis plongé dans le livre de Jean Yves Viollier Monsieur Biarritz Bonheur (Edition Atlantica) qui retrace le parcours hors normes de Robert Rabagny. Mais à 4 kilomètres de Biarritz, les Bayonnais comme moi en connaissent finalement assez peu sur l'homme. Nous cantonnant généralement au maquillage rouge et blanc, et l'hymne difficilement audible pour nous du Biarritz Olympique.

Geronimo avec Pottoka, la mascotte de Bayonne.

À presque 60 ans aujourd'hui, Robert Rabagny est arrivé il y a plus d'un demi-siècle à Biarritz, à l'âge de quatre ans. Il commence dans la vie active comme magasinier chez Miko, après avoir quitté l'école assez vite, davantage intéressé par les planches de surf et les vagues de la grande plage qui vont avec. Alors qu'il a la vingtaine, il passe le concours de maître-nageur avec un certain Serge Blanco, croisé quelques années plus tôt sur les terrains de l'école de rugby du Biarritz Olympique. Après les glaces, Robert rentabilise son diplôme et devient maître-nageur de la piscine municipale, avant d'enfiler le maillot de bain de fonctionnaire, en devenant animateur sportif à la mairie.

« On ne choisit pas sa famille ni ses amis. J'aurais pu rester ébloui par ma ville de naissance, Oran, mais rien ne compte plus pour moi que Biarritz », confesse Robert Rabagny avec fierté et émotion. Un coup de foudre qui va le transformer en un insatiable activiste qui vit, mange et dort pour sa cité. D'ailleurs, Robert ne reste pas longtemps dans ses pantoufles de fonctionnaire, et enchaîne l'organisation du grand carnaval d'Halloween, la création du Biarritz Surf festival, avec comme point d'orgue un concert des Beach Boys à Aguiléra, et surtout ce rôle de père Noël qu'il endosse chaque fin année pendant les fêtes.

En 1995, Serge Blanco prend la présidence du Biarritz Olympique et demande à son ami d'enfance de « réveiller ce stade ! » En effet, le public biarrot n'a jamais été très réceptif, même au temps du Pelé du rugby. Les premières années, Robert se contente de réveiller le stade comme convenu, avec quelques tonneaux et amis armés de bâtons, qui l'accompagne en tribune pour faire résonner le métal aux rythmes des actions du match.

J'ai tout fait tout seul, avec l'aide de ma famille et quelques copains, m'explique-t-il . J'y ai même mis de ma poche, pour vous dire à quel point la passion peut être dangereuse. Certains jouent au casino, moi c'était le rugby, cette vie de supporter qui m'obsédait. Pour tous, Blanco et Kampf étaient des dieux à Biarritz », se remémore Robert.

Les tambours du Bronx qui inspirent le petit groupe d'agitateurs en tribune vont quelques années plus tard être rejoints par une autre référence américaine. Lors de la saison 2002/2003, la pelouse d'Aguiléra voit l'arrivée d'un Indien rouge et blanc sur sa pelouse, surnommé Geronimo. Fausse coiffe amérindienne en plumes sur la tête, maquillage rouge et blanc sur le visage, et prêt à se battre comme le guerrier Serge Betsen contre les tuniques bleues bayonnaises. « J'ai branché une sono sur un camion et j'ai commencé à parader en ville quelques jours avant les matches. C'est à ce moment-là que les Biarrots se sont réveillés et ont commencé à accrocher des drapeaux aux fenêtres. On s'est aussi baladé en camion à l'intérieur du Pays basque, et je peux vous dire que la billetterie peut nous dire merci. »

Robert perfectionne son déguisement au fil des ans, ajoutant une authentique coiffe, faux tatouages, drapeaux, et finit par s'imposer au public biarrot et dans le Top 14. « J'étais la première mascotte au rugby professionnel, Pottoka est arrivé juste derrière. Au fond de moi, je suis un gamin fou du BO. »

Jean Marc Viollier, auteur du livre et ancien journaliste à L'Équipe et au Canard enchaîné, s'installe pendant ces années sur la côte basque. Il ne met pas longtemps à tomber nez à nez avec le fou furieux, dont il apprécie immédiatement le côté fervent : « Je l'ai croisé en père Noël puis en mascotte, avant de le revoir au stade. On a passé deux ans à essayer de faire des entretiens pour le livre, mais il ne tient pas en place. Il est extrêmement touchant et passionné, mais n'a pas la mémoire des noms. Heureusement, il a pu récupérer 30 kilos d'archives dans sa maison. »

Le système débrouille fonctionne aussi les jours de finale. C'est l'époque du grand BO et des trois glorieuses, avec à la clé à chaque fois un titre de champion de France. Si Robert Rabagny est devenu une icône dans la station balnéaire, il se débrouille encore en bricolant ses animations de match. Pas possible de prendre l'avion, pour prendre d'assaut la capitale. Pas de soucis, le camion-sono prend l'autoroute A10 et débarque à Paris la veille au soir en faisant hurler les sirènes dans la capitale. Jusqu'à débarquer sur la place de l'Hôtel de ville, alors qu'un tournage est en court et le silence caméra recouvert du "Aupa BO". « Sept voitures de police sont arrivées, nous prenant pour de mecs de l'ETA. Un vrai film américain », rigole Robert. L'histoire se réglera par quelques photos et une escorte jusqu'à la rue de la Soif pour faire danser les Biarrots déjà sur place.

Mais ce n'est pas tous les jours facile de faire l'indien, surtout quand les supporters du club refusent d'aller chez le voisin pour le derby. En septembre 2004, Geronimo se met en grève après la défaite du BO, face au modeste Bayonne de l'époque. Quatre mois de grève, pour faire comprendre au public qu'il n'y a rien de plus important que le derby, et qu'il est vital d'aller chez le voisin soutenir son équipe. Surtout quand la mascotte concurrente, en tunique bleue, est aussi redoutable que l'Indien peau rouge. « Pottoka c'est comme mon frère. C'était une guerre bon enfant, qu'on ne voit pas souvent ailleurs. »

« Quand on parle de rugby et des plus beaux moments, pour moi c'est le derby. Ça, c'est énorme, un mois avant je suis comme un fou. Quand on perd à Biarritz, il n'y a aucune excuse et la ville est morte pendant plusieurs jours après. Jouer un match à Bayonne c'est toujours fantastique, je vivais ça avec passion, car au fond de moi, je ne suis qu'un gamin. Ramina (patron d'un bar célèbre du centre-ville de Bayonne, ndlr) me disait, "Viens avec le camion" et les Bayonnais m'attendaient tous avec quelques surprises. J'ai pris quelques œufs et j'aimais ça, surtout qu'ils étaient souvent frais et que l'apéro pouvait ensuite commencer. Plus tard, quand les difficultés sont arrivées ce sont les Bayonnais qui m'ont soutenu les premiers. »

Effectivement, les difficultés n'ont pas tardé à arriver, principalement à cause de la politique et de l'argent, deux nerfs de la guerre sans merci dans la course à l'armement que se livrent les clubs du Top 14. En juin 2014, au terme d'une saison catastrophique, le Biarritz Olympique est relégué en Pro D2 et lors du dernier match Robert Rabagny apprend qu'il ne sera pas conservé dans l'effectif la saison prochaine. Sa fidélité et son soutien très affiché de plusieurs décennies à Max Brisson, leader de l'opposition UMP et un Serge Blanco aux abois financièrement signent la fin de son idylle avec le BO.

Après de nombreuses semaines de doutes, Geronimo rempile finalement pour un an, mais tout s'est brisé avec son ami et président. S'ensuit alors une grave dépression, accompagnée d'un manque de soutien de Serge Blanco. « J'ai passé mes fêtes de Noël 2014, chez les fous », rigole Robert. Un aparté médiatique qui le laisse respirer avant de renfiler sa coiffe et de s'incruster dans les voitures de supporters pour aller sur les différents terrains de Pro D2 soutenir le BO. Certes, l'indien a maintenant deux prothèses de hanches, et court moins vite que Pottoka, mais il a toujours la même passion folle pour son club et ses joueurs.

Un grand séisme va sonner la fin de l'aventure en fin de saison 2015. Les présidents Manu Mérin et Serge Blanco se réunissent chez Serge Kampf, avec Alain Afflelou en renfort. Un plan de fusion est mis en place secrètement ou presque, puisque l'info fuite dans la presse. Le projet aura au moins le mérite de réussir l'exploit de faire manifester ensemble les supporters de Bayonne et Biarritz. Sans compter qu'il va précipiter la démission des deux présidents et l'arrivée de Nicolas Brusque à la tête du BO, signant la mort définitive de Geronimo, victime collatérale des la guerre de pouvoir que se sont livrés les politiques et notables basques sur le dossier, comme m'explique Jean-Marc Viollier.

« À partir de 2013, des affaires commencent à toucher le Biarritz Olympique et le business de Serge Blanco. Le BO qui avait pris en compte le salaire de Robert a décidé d'arrêter brutalement. Le club étant au bord de dépôt de bilan, ils l'ont sacrifié pour que la ville accepte de remplir à nouveau les caisses du club pour les sauver, ce qui est juste dégueulasse. Prenez juste les fêtes de Noël, il faisait ça gratuitement pendant 4 jours dans tous les quartiers de Biarritz, alors que maintenant c'est un acteur qui le remplace. Il est certes peu discret, mais c'est un génie dans l'animation. On l'a précipité dans une précarité à 800 euros alors qu'on aurait pu attendre 4 ou 5 ans pour qu'il ait une retraite pleine. »

Mais le BO veut vendre des peluches ou des tee-shirts et remplace Geronimo par une nouvelle mascotte, sans visage et monétisable. Le divorce est définitivement prononcé le jour où, déguisé en indien, Robert, juste spectateur, se retrouve sous la surveillance de deux agents de sécurité dans les gradins d'Aguiléra lors d'un match contre Lyon. Un BO sans cœur et sans mémoire que l'intéressé a du mal à oublier.

« Ce n'est pas que je ne reviendrai pas un jour au club, mais je ne peux plus y aller. C'est la façon dont ils m'ont viré, il y a des manières. Je n'ai jamais rien demandé, je payais mon essence, et le péage, tout était pour ma gueule. J'ai servi ma ville, avec toujours l'envie de créer et d'apporter du nouveau. Finalement, les plus grands soutiens dans cette histoire sont venus des Bayonnais. Chacun nos couleurs évidement, mais c'est le rugby qui nous réuni tous à la fin. »

Les Bayonnais l'accueillent finalement dans leurs gradins pour un dernier derby en novembre 2015, aux cris de « Libérez Rabagny ! » A cette occasion, Robert Rabagny s'offre un jubilé improvisé. Il parade chez le voisin à bord de son camion, passe en boucle les hymnes si chers à ses oreilles, agite les drapeaux des deux clubs et s'arrête pour distribuer des selfies et des sourires aux enfants. Un dernier tour d'honneur pour l'un de ceux qui avaient compris que le rugby n'est là que pour rassembler et non pour diviser. Une passion au goût amer accompagné de plusieurs décennies de bonheur.

Toutes les aventures de Geronimo sont à retrouver dans le livre de Jean-Yves Viollier MONSIEUR BIARRITZ BONHEUR aux éditions Atlantica.