​Avec le supporter de l'OL qui a taclé un joueur de Saint-Etienne

Jean-Pierre Ciccarello s'est forgé une solide réputation au sein de la communauté des supporters lyonnais en entrant sur le terrain pour tacler un attaquant stéphanois lors d'un derby.

par Antoine Aubry; illustrations Pierre Thyss
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20 juin 2017, 7:22am

Le 7 juillet 1990, les clubs de l'Olympique Lyonnais et de l'AS Saint-Étienne s'affrontent à Feurs (Loire) pour un match amical de pré-saison. Sauf qu'entre les deux clubs, il n'y a pas de petites rencontres, chaque confrontation est un vrai derby. Une action en particulier va témoigner de l'ambiance si spéciale qui règne lors des oppositions entre les deux villes rivales. Alors que le score est de 1-1 en seconde période, le jeune attaquant stéphanois David Brockers, tout juste arrivé dans le Forez, file tout seul vers la cage du gardien de l'OL...

En tribune, Jean-Pierre Ciccarello, fan de football et surtout supporter inconditionnel des Gones, assiste à l'action. Pour empêcher le joueur des Verts d'aller au but, il prend la décision qui s'imposait pour tout vrai fan de son club qui se respecte : enjamber la main courante qui délimite le terrain pour tacler le joueur en pleine course. Un geste incroyable sur lequel Jean-Pierre, maintenant âgé de 49 ans et travaillant dans le secteur du gaz industriel, revient.

VICE Sports : Comment est née ta passion pour l'Olympique Lyonnais ?
Jean-Pierre Ciccarello : Je suis un supporter des Gones depuis mes 10/12 ans environ. Quand j'étais jeune, j'habitais et je jouais au ballon dans la région lyonnaise. Mon voisin s'occupait de la sécu à Gerland. C'est grâce à lui que j'ai découvert le stade dans les années 1980. Durant cette période, j'étais là où les supporters les plus actifs étaient situés : dans le Kop Jean-Bouin. C'était avant que les Bad Gones ( le plus gros groupe de supporters lyonnais crée en 1987, ndlr) arrivent au stade et que tout le monde déménage dans le Kop Virage Nord. Au total, j'ai été abonné pendant plus de 15 ans au stade de Gerland. Je me suis aussi souvent déplacé en France et même quand on était en deuxième division, lorsqu'il y avait moins de monde... Mais depuis que le club a déménagé au Parc OL, je suis ne plus aussi assidu. Et puis avec la famille, je suis marié et père de deux enfants, j'ai évidemment moins de temps pour me consacrer à cette passion.

Ce fameux match amical face à Saint-Étienne, tu te souviens un peu du contexte ?
A l'époque, il y avait un match amical organisé chaque année entre Lyon et l'AS Saint-Étienne. C'était une sorte de tradition estivale. Celui de l'été 1990 était organisé à Feurs, dans la Loire. Dans mon souvenir, c'était un match de gala pour inaugurer le nouveau stade du club de football local.

C'était quelque chose d'important pour toi ?
Quand tu faisais partie du kop Jean-Bouin, tu avais forcément coché ce genre de match dans ton calendrier ! Ces rencontres étaient réputées pour être un peu chaudes et il y avait toujours de la tension, même entre les joueurs. C'était un amical certes, mais pas question de le perdre...

Comment a débuté la rencontre ce jour-là ?
On était 100/150 ultras lyonnais situés en face de l'unique tribune du stade et avec juste une main courante entre nous et le terrain. Les supporters de l'ASSE étaient également présents. Pendant les 45 premières minutes, il n'y a pas eu de problème particulier. Je me rappelle même du gardien des Verts, David Beaufreton je crois, qui s'entraînait dans la cage pendant la mi-temps... Je passe à côté et je demande si je peux lui faire une frappe. Il accepte gentiment et je lui demande : «Tu veux la lucarne gauche ou la lucarne droite ?» J'ai mis la balle pile-poile en pleine lucarne gauche, il est resté sur le cul. Ce qui ne serait plus possible de faire aujourd'hui mais bon.

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Le seconde période reprend et survient bientôt le tournant du match...
Oui, à ce moment-là le score est d'un but partout. La seconde mi-temps a déjà redémarré depuis un moment. Moi, je suis toujours avec les autres supporters et on encourage l'équipe à fond. Lyon attaque dans la moitié de terrain de Saint-Étienne, mais perd la balle. Sur le contre des Verts, je m'aperçois que leur attaquant David Brockers part tout seul sur le côté. Ni une ni deux, je saute la barrière qui nous sépare de la pelouse et je vais le tacler !

Qu'est-ce que tu t'es dit dans ta tête avant de sauter la barrière ?
Franchement, rien. Ça a été rapide, instinctif ! Amical ou pas, c'était Saint-Étienne, c'était le derby...

Que s'est-il passé après ?
Après le tacle, j'ai immédiatement rebasculé du côté des supporters lyonnais. Le match a logiquement été arrêté et les gendarmes sont arrivés avec les chiens. Ils cherchaient à savoir qui était le coupable. C'était un peu le bordel sur le terrain et ça chambrait les supporters stéphanois, mais je ne me rappelle pas qu'il y ait eu une bagarre. La rencontre a finalement repris au bout de 10 grosses minutes et je me suis fait discret jusqu'au coup de sifflet final... Lyon a finalement gagné le match 2-1 et j'ai fait partie des quelques supporters qui ont pu aller à la collation avec les joueurs et le staff du club. Là, Raymond Domenech, alors entraineur de l'OL, m'a dit : « Ton tacle était parfait, très régulier ». Et il me semble que par la suite, ils ont arrêté d'organiser des matches amicaux estivaux entre les deux équipes...

On suppose que tu as dû devenir une petite star locale ?
Ça oui, on m'en parlait tout le temps à Lyon... Un jour ma nièce m'appelle en me disant : « Tu passes dans Téléfoot ! » Ils avaient montré ma photo à Domenech en lui demandant s'il se souvenait de moi. A cette époque, mon travail de technicien m'amenait souvent à Saint-Étienne. Des gens avec qui je travaillais et qui avaient vu l'émission me disaient en rigolant que je n'avais plus le droit de mettre les pieds dans leur ville. Une autre fois, on a pris un verre avec un copain à nous du centre de formation de l'OL et David Ginola quand il jouait à Brest. Il nous a dit que l'histoire était arrivée jusqu'en Bretagne et qu'ils avaient tous halluciné. Aujourd'hui encore, on continue de m'en parler ou d'en parler à mon fils. Mais je reconnais que ça m'embête un peu parfois et je n'étais déjà pas forcément très fier de mon geste en 1990.

En 2009, la magazine Planète Lyon a organisé une rencontre entre toi et David Brockers...
J'avais déjà fait un truc sur ce match pour OL TV, mais sans David. Alors quand ils m'ont proposé la rencontre, j'étais tout de suite partant ! Il est venu de Montpellier exprès pour me voir et ça a été un vrai plaisir de le rencontrer. David ne m'en a jamais voulu pour ce tacle, mais je crois que ça l'a un peu bloqué. C'était un jeune attaquant qui commençait sa carrière de footballeur professionnel, qui était en plein élan avec Saint-Etienne. Il se voyait partir tout seul au but et faire de bons débuts contre l'ennemi lyonnais et il se fait finalement tacler par un de ses supporters... Il a dû se dire : « Attends je suis où là ? ». Après, on est complètement passé à autre chose lorsque l'on s'est rencontré.

Tu es encore en contact avec lui ?
On s'envoyait des vœux pour la nouvelle année ou des invitations. Mais là ça doit bien faire deux ans que je n'ai plus de nouvelles.

Un geste comme celui que tu as fait il y a presque 30 ans, tu le referais ?
J'aurais toujours envie de le refaire ! Mais un brin de folie comme celui-là aujourd'hui, ça ne serait pas possible. C'est garde-à-vue voire prison direct. Ça me rend un peu nostalgique de ce football là. On faisait les déplacements en Renault 4L, les présidents venaient nous apporter des sandwichs. On connaissait vraiment les joueurs, on allait les voir à l'entrainement pour leur parler, on vivait pour ça. Une véritable équipe de copains avec de belles histoires...