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Klaew Thanikul, le Don Corleone du muay thaï

En Europe et aux Etats-Unis, la pègre a toujours eu un faible pour la boxe. En Thaïlande, Klaew Thanikul, le roi du milieu, a aussi fait une OPA sur le Muay thaï.

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09 mai 2017, 11:56am

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Durant trois mois et à raison d'un article par semaine, la rédaction de VICE Sports vous fait découvrir les truands du sport. Des hommes et des femmes issus de différentes disciplines, dont le talent certain est éclipsé par leur comportement sur et en dehors des terrains, des courts, des parquets et mêmes des greens. Des arnaqueurs, des séducteurs, des aboyeurs, des méchants qui ont des penchants pour la picole, la drogue ou les crasses en tout genre.

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Pour certaines personnes, il n'y a rien de plus beau qu'une salle de boxe puant le sang, la sueur et la peur. La salle de Sor Thanikul, située à Bangkok, offre ce genre d'ambiance, à mi-chemin entre le sublime et l'atroce. Il faut dire que son fondateur a beaucoup contribué à y installer ce climat de souffrance et de malaise depuis sa fondation, en 1977. Cet homme s'appelle Klaew Thanikul. A l'origine, il n'est rien d'autre qu'un obscur entrepreneur sino-thaïlandais, qui a pourtant fait de cette salle située dans un quartier malfamé de la capitale une usine à champions, une fabrique d'armes de destruction massive comme Boonlai, Samingnoi, Sombat and Komkiat.

Avec sa voix éraillée, son visage reptilien, son pendentif Boussha et ses mains moites, Klaew Thanikul n'était pas qu'un de ces riches excentriques qui se prenaient subitement de passion pour le muay thaï à l'époque. Dans les années 80, restées comme l'âge d'or du muay thaÏ, il était le plus grand promoteur de tout le pays, une sorte de Don King local en somme. Klaew a fait fortune dans les casinos puis dans la spéculation immobilière, deux secteurs aussi transparents qu'éthiques, avant de devenir ce grand promoteur, le premier à avoir réussi à exporter le muay thaï à l'international et à l'adapter aux logiques marketing de la boxe anglaise.

Pourtant, Klaew n'était absolument pas taillé pour. Il n'avait aucune compétence en la matière. C'est seulement grâce à sa personnalité hors du commun, une sorte de pot pourri thaïlandais de Don Corleone et Donald Trump, qu'il était devenu le Jao Poh (le Parrain) de Bangkok, un homme de réseaux et d'argent, qui s'était aussi fait un paquet d'ennemis dans sa marche forcée vers le sommet de la chaîne alimentaire. Paris illégaux. Trafic de drogue. Proxénétisme. Trafic d'être humains. Tout ce dont vous aviez besoin, Klaew l'avait. Une profusion de richesse qui lui ouvrait grandes les portes de n'importe quel milieu, mais qui lui a aussi valu pas mal d'ennuis.

En 1982, il subit d'ailleurs une première tentative de meurtre, le genre de tentative sérieuse. Alors qu'il se trouve au stade Lumpinee, à Bangkok, pour assister à un combat, un mec déboule et tente de balancer une grenade sous la rangée qu'il occupe avec ses gardes du corps. Par chance, Klaew s'était absenté à ce moment précis, ce qui n'empêche pas ses gros bras bien chauffés par l'alcool de réagir à leur manière. Ils sortent leurs sulfateuses et ouvrent le feu dans la foule, tuant et blessant de nombreuses personnes dans le public. En explosant, la grenade a quant à elle blessé grièvement le manager d'un des combattants programmé ce soir-là : le bonhomme est amputé des deux jambes dès son arrivée à l'hôpital.

Ce complot florentin des bords de ring en appelle d'autres dans la vie mouvementée de Klaew. Quelques temps plus tard, il lance un contrat sur un de ses rivaux, le propriétaire de l'autre écurie d'excellence de l'époque, Ngu Hapalang. La team Hapalang avait quelques combattants célèbres dans ses rangs comme Dieselnoi, Panomthuanlek et Chamuekpet. Le soir où Ngu ramasse un pruneau, il assiste à un combat au stade Lumpinee entre Chamuekpet et un des spécialistes du coup de genou, Langsuan. Mais au quatrième round, il est abattu par un tireur isolé, placé dans la foule des derniers rangs de la salle. Personne n'a jamais été sûr de l'identité du coupable, encore moins de celle du commanditaire, mais tout le monde suspectait ouvertement Klaew Thanikul, d'avoir donné l'ordre d'appuyer sur la gâchette.Lire aussi : La légende de Dieselnoi, le roi du coup de genou

Klaew a cette vision un peu particulière des affaires qu'il adapte à la boxe, son pré carré. Il rackette et truande où et quand bon lui semble. En 1983, c'est lui qui organise le combat de légende entre Samart et Dieselnoi en décrochant un contrat record pour les deux combattants. Dieselnoi, le petit thaï aux « genoux qui percent le ciel » est si impressionné par l'accueil de star qui lui est réservé et le cachet astronomique qu'il décide de combattre pour l'écurie Sor Thanikul jusqu'à la fin de sa carrière. En même temps, quand on repense à ce qui est arrivé au patron de son équipe précédente, on imagine que c'est une offre qu'il ne pouvait pas refuser.

Les champions étaient choyés et huilés dans la salle Sor Thanikul et étaient payés presque autant que les stars de la boxe. Mais dans cette écurie, les combattants les moins brillants ne bénéficiaient pas du même traitement. Ils étaient souvent achetés, revendus ou échangés comme du bétail. Le genre de business bien sale qui a construit la légende sulfureuse de deux combattants devenus célèbres par la suite, passé par ce « gymnase mafieux » : les jumeaux Boonlai et Boonlung. La rumeur dit qu'ils ont été offerts en cadeaux à Klaew en remboursement d'une dette de jeux. Signe que la vie d'un homme ne vaut pas lourd en Thaïlande, encore moins quand il s'agit de deux gamins des bidonvilles poussés à combattre sans plus leur demander leur avis.

Boonlai a pourtant brillé par la suite, puisqu'il est devenu champion dans deux catégories lors de gros combats au stade Lumpinee, en affrontant quelques unes des plus grandes stars de cet âge d'or du muay thaï. Son frère de baston, Boonlug, était aussi un des meilleurs castagneurs du stade Lumpinee de l'époque, mais sa carrière a été brisée par un terrible accident de voiture.

Cette mort anodine ne l'est pas tellement. Ces accidents dramatiques, ces drames regrettables survenaient fréquemment dans l'entourage de Klaew Thanikul. Et étrangement, ils touchaient principalement ses ennemis où ceux qui lui avaient déplu. C'est pourquoi, en mars 1988, il est l'un des principaux suspects après l'assassinat d'un bookmaker thaïlandais appelé Chaiwat Palangwattanaki. Connu pour être un lieutenant de la mafia de Bangkok, il était un homme d'influence dans la pègre locale, un ambitieux réputé violent. Jeux, prostitution, trafic et contrebande en tout genres, il a trempé les mains dans des business tous plus louches les uns que les autres. Jusqu'au jour où son ascension dans la hiérarchie de la délinquance thaï l'a poussé à vouloir devenir calife à la place du calife et à vouloir détrôner Klaew Thanikul.

Le genre d'idée qu'il vaut mieux garder pour soi, d'autant que le « Vieux » a des oreilles un peu partout. L'une d'elles traînait au bon endroit, et l'a alerté du danger : résultat, un contrat de 800$ placé sur la tête du traître. Là encore, c'est au stade Lumpinee que les hommes de Klaew règlent son compte à Chaiwat. Quatre balles fusent des tribunes et frappent le mafioso en pleine tête et au corps, la mort est immédiate. Ses gardes du corps répliquent et tentent d'abattre l'assassin. Ils font deux morts dans le public, tandis que la foule paniquée s'ébroue dans un élan de panique qui fait de nombreux blessés. Interrogé par la presse, Klaew s'est défendu face aux accusations des journalistes à sa manière. En jouant le gangster : « Si j'avais vraiment voulu le tuer, je n'aurais pas donné l'ordre qu'on lui tire dessus. Il m'aurait suffi de dire que je ne voulais plus le voir, et il aurait été mort socialement.»

Le message est clair pour tout ceux qui croisent la route de Klaew. Sur le ring ou en dehors, personne, pas même les plus durs des durs, n'est à l'abri des humeurs du maître de Bangkok. Personne n'embrouille Klaew Thanikul, OK ? Et si quelqu'un vient à lui faire perdre la face, il ne lui laisse pas assez de temps à vivre pour aller s'en vanter. Klaew est au sommet, et tient à ce que tout le monde le sache.

La rumeur veut qu'il lui arrive de parier contre ses propres combattants qui, quand ils apprennent que le patron a pris cette décision, n'a d'autres choix que de faire profil bas et de prendre la branlée la plus crédible qui soit. A l'inverse, s'il parie sur la victoire de son protégé, celui-ci a tout intérêt à ne pas prendre une fessée, sans quoi il lui arrive très souvent un « accident » fâcheux quelques temps après. L'un des exemples les plus célèbres de ce genre de combat arrangé remonte à 1988, l'année où Changpuek Kiatsongrit était parti affronter le kickboxeur américain Rick Roufus à Las Vegas.

Klaew n'aime pas que ses poulains perdent contre des étrangers. Il ne faut pas y voir le moindre élan patriotique, mais la simple expression d'un froid intérêt économique. Dans ce cas précis, Changpuek a donc une motivation supplémentaire pour l'emporter tant il sent le regard perçant de Klaew chauffer sa nuque lorsqu'il monte sur le ring. Bien qu'il aille deux fois au tapis dans les premiers rounds et qu'il ait la mâchoire brisée, la présence du Bouddha a donné une énergie folle à Changpuek. Au quatrième round, il lui assène quelques coups de pied puissants et le met KO, ce qui lui évite d'avoir à dormir avec les poissons du Chao Phraya (un fleuve thaïlandais, ndlr) à son retour à Bangkok.

La peur est peut-être un bon produit dopant, puisque les combattants de Sor Thanikul remportent bon nombre de victoires, poussés par leur appétit de victoire et par un entraînement draconien. Klaew n'est qu'un gangster, mais le coach de la salle , Pairut Lavila, surnommé « Ajarn Peng », est un bon, un grand pédagogue qui permet à la cinquantaine de combattants passés par la salle de progresser et de briller contre les meilleurs mondiaux. Il apparaît d'ailleurs dans le chef d'oeuvre de Jean-Claude Van Damme Kickboxer. Oui oui, c'est bien lui, l'entraîneur au t-shirt déchiré qui prépare JCVD à combattre Tong Po, le grand méchant Thaï. Même si quelques étrangers se sont effectivement entraînés à la salle, le film en a attiré beaucoup d'autres par la suite. Des mecs plutôt classe, à la recherche d'un peu d'opposition et de challenge, venu avec un aller simple, juste pour apprendre et s'imprégner de la culture de la salle Sor Thanikul.

Un tableau touchant, qui pourrait laisser croire que la grande famille mafieuse du muay thaï est belle et unie autour de cette salle de boxe. Ce serait oublier la guerre, de basse intensité, mais la guerre quand même, qui se déroulait à l'époque dans les rues de Bangkok. Guerres de gang, défourraillages en tribunes, attaques à la grenade et combattants dévoués au profit de Klaew, la situation n'avait rien d'idyllique, sauf pour le principal intéressé. Mais même pour lui, la situation n'a rien d'un rêve éveillé. De plus en plus menacé par des tentatives de meurtres en tout genres, Klaew est entouré en permanence d'une garde rapprochée qui ressemble maintenant à une armée personnelle, dont il ne se sépare jamais, même quand il va aux toilettes. Une précaution plus que légitime au regard du climat qui l'entoure.

Mais cette bande de porte-flingues n'a pas suffi à dissuader les ennemis de Klaew de tenter leur chance. Pire, ils les ont poussés à employer les grands moyens. En Avril 1991, dix hommes armés de fusils M16 et de lance-grenades M203 embarquent sur un pick-up qui les mènent jusqu'à Klaew, qui est à bord de sa voiture. Les grenades volent et explosent sur le véhicule, mais aussi sur la douzaine de badauds qui déjeunent sur la terrasse du restaurant voisin. Klaew meurt sur le coup, le corps criblé de balles. Il a 57 ans. Le médecin légiste relève 60 impacts de balles sur son corps et découvre que Klaew a avalé son amulette Bouddha avant de mourir. La grande terreur de Bangkok avait sucé son Bouddha comme un gamin tète son biberon. Ces détails peu glorieux mis à part, Klaew est donc mort comme il se doit pour tout gangster de renom. Sous le feu de ses ennemis, au sommet de sa gloire, avec un compte en banque bien rempli, 12 millions de dollars environ. Peu après sa mort, trois maîtresses se disputeront d'ailleurs le magot.

Depuis, le mystère reste entier. Qui a commandité le meurtre de Klaew ? Y avait-il un contrat sur sa tête ? Est-ce l'oeuvre d'un obscur haut dignitaire de l'armée ? L'une des théories privilégiées par les connaisseurs de l'affaire affirme que les militaires, qui venaient de prendre le pouvoir après le putsch de février 1991, avaient décidé de s'attaquer au banditisme qui gangrénait la société thaïe par tous les moyens. Tous, y compris une exécution en dehors de toute juridiction. Le nom du Parrain de Bangkok était censé apparaître sur une liste noire d'empêcheurs de tourner en rond à éliminer. Pour eux, Klaew n'était qu'un déchet humain, qu'il fallait envoyer à la décharge au plus vite.

Si personne n'a jamais pu établir les responsabilités de chacun dans cette mort, c'est d'abord parce que tout ce qui comptait à l'époque, c'est que Klaew soit mort et enterré. Une ère nouvelle s'ouvrait pour tout le monde, policiers, gangsters, combattants de muay thaï et public. Car les gens voulaient des combats, plus des spectacles arrangés comme Klaew en organisait sans arrêt. Malgré les irrégularités et les trucages, Klaew reste une figure incontournable du développement du Muay thaï, un des hommes qui a le plus contribué à populariser ce sport, en Thaïlande et à l'étranger.

Après la fin hollywoodienne de Klaew, la salle qui portait encore son nom a vivoté pendant quelques années avant de définitivement fermer ses portes en 2003. Peng, Toy et Mueg, les célèbres entraîneurs qui y officiaient, ont dû partir dans d'autres salles. Aujourd'hui, vous pouvez retrouver Peng au 96 Penang, à Bangkok. Ni lui, ni les autres ne semblent garder de rancoeur ou d'amertume lorsqu'ils repensent au passé. Ils avaient juste le sentiment d'être comme une famille, un peu particulière certes, qui avait connu des hauts et des bas. Ils se retrouvent une fois l'année autour d'un buffet et d'un mauvais karaoké avant de se quitter très saouls. C'est peut-être là, lors de ces discussions de comptoir de vieux copains, que la vérité sur la mort de Klaew ressurgit de loin en loin.