Le roller au féminin avec Manon Derrien

Peu de femmes pratiquent le roller, discipline qui a perdu de sa notoriété, au profit du skate notamment. Manon Derrien en est une et elle nous raconte sa relation avec les roulettes.

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31 mai 2016, 2:15pm

Photos Johanna Himmelsbach

Cet article vous est présenté par LIFE RIDE.

En rassemblant dans un même lieu et au même moment un foule de sports différents, le Festival international des Sports Extrêmes de Montpellier (FISE), qui se tenait cette année du 4 au 8 mai, a le mérite de faire se croiser des pratiquants qui, dans d'autres occasions, se détestent cordialement. Eh oui, si pour le néophyte, les pratiquants des sports extrêmes font partie d'une même grande famille de junkies de l'adrénaline qui ne pensent qu'à envoyer du lourd pour avoir des pures sensass, la réalité n'est pas aussi glamour. Et je ne crois pas me tromper en disant que dans cette histoire, ce sont les adeptes du roller qui ont tenu le rôle du vilain petit canard — ce qui pourrait bien changer avec l'explosion de la trottinette freestyle.

Mais justement, alors qu'on croyait les Roces rangés pour de bon, alors qu'on pensait que les Fifth Element étaient des reliques de l'histoire au même titre que le mini-disc ou le minitel, le FISE nous a rappelé que le roller avait toujours ses aficionados. Et qu'ils se donnaient corps et âme à leur discipline, pour le plus grand bonheur du public. On a rencontré la Française Manon Derrien, l'une des boss de la discipline, quelques jours avant qu'elle décroche une première place amplement méritée. Depuis, la Bordelaise de 23 ans a déjà fait trois autres podiums... Respect !

VICE Sports : Salut Manon, c'est ta première participation au FISE ?
Manon Derrien : Non, c'est la sixième fois que je viens, je suis là tous les ans ! J'ai pas loupé une année depuis que j'ai commencé.

VICE Sports était au FISE et ça se passe ici.

Ça fait six ans que tu fais du roller en compétition ?
Non, ça fait plus longtemps, ça doit faire huit ans. Mais sur le FISE, les modules sont assez gros, donc il faut arriver à un certain niveau pour commencer à les appréhender.

On connait pas trop le roller... Tu pourrais nous expliquer à quoi ça ressemble la scène roller en France ?
Elle change pas mal, ces derniers temps. Quand j'ai commencé, on va dire que le roller était dans un creux. Parce que bon, c'était super chouette dans les années 1990, et jusqu'à 2000 : là, c'était fou. Mais après, ça a connu une période de crise. Maintenant, j'espère que ça va remonter un peu. Il y a notamment plein de petits qui commencent à en faire et qui surpassent les pros actuels. Ils font des trucs incroyables et on se dit que dans quelques années, ça va être vraiment fou. À côté de ça, chez les filles, j'ai vu une montée fulgurante du nombre de participantes et de rideuses, c'est incroyable, là aussi. Quand j'ai commencé, il n'y avait pas forcément de catégories filles dans les compétitions mais maintenant, c'est le cas presque tout le temps. Les organisateurs pensent à nous, il y a un prize money... C'est vraiment chouette.

Après, il y a plein de styles de riders différents. Il y a des gens qui vont aimer se surpasser, faire des tricks qui n'ont jamais été faits, d'autres qui vont préférer faire des choses bien, jolies...

Comment tu t'y es mis, toi ?
Mes copains en faisaient quand j'étais au collège. Quand on a eu un skatepark sur les quais, à Bordeaux, j'ai commencé à y aller, pour observer. Je crois que j'ai eu le déclic le jour où j'ai vu une nana en faire. Là, je me suis dit "wahou, c'est joli, c'est gracieux, c'est féminin". Et je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire.

Il y a un genre de rivalité ancestrale avec les skateurs. Comment ça se passe chez toi, dans les skateparks à Bordeaux ?
C'est vrai qu'il y a ça... À Bordeaux, on a deux bowls. On a tendance à se dire que le plus petit est pour nous, les rollers, et que le plus grand c'est pour le skate... Après, j'avoue que j'aime bien me mélanger avec eux, et leur dire, justement, de venir rouler avec nous. J'essaie de nous mélanger : je trouve ça sympa et on arrive à trouver de l'inspiration dans d'autres sports.

Et à quoi ça ressemble la vie d'une pro-rideuse du roller en France ?
Disons que... Là, j'ai fini mes études et je me suis dit que j'allais me consacrer un peu plus au roller. J'essaie de profiter quand on m'envoie faire des compétitions, de faire des voyages, de bouger au maximum, et de pas rester chez moi, dans mon park à Bordeaux. J'essaie de rencontrer des gens... Ce côté humain, c'est super intéressant, je trouve ça passionnant.

On est partis en trip en novembre, avec Seba, mon sponsor rollers — c'est une marque française qui s'est mise au street il y a pas longtemps. On est partis un mois : dix jours au Mexique et le reste en Californie, on a fait un super voyage. Le public était super content de voir des pro-riders. Au Mexique, c'était vraiment fabuleux. On est allés dans des shops, on a inauguré un skatepark, on a fait des sessions avec les locaux, des séances d'autographes, des petits concours... On a vu des nouvelles têtes, des nouvelles cultures, une façon de voir les choses complètement différentes, et plein de rideuses. Et incroyable : on a fait une session où ils étaient 2 ou 300 à nous attendre, c'était fou ! En Californie, on a fait deux compétitions : une à Woodward et l'autre dans la rue, qui s'appelle la Blading Cup. C'était extraordinaire comme voyage, j'aimerais bien y retourner d'ailleurs ! C'était la première fois que je partais aussi loin. J'ai fait pas mal de voyages en Europe pour faire des compétitions, mais là, c'était complètement différent, et c'était vraiment chouette.

Et financièrement, c'est comment ?
Moi j'en vis pas, ça c'est sûr ! Il y en a quelques-uns qui y arrivent, des Français. C'est pas évident, mais ils s'en sortent, avec leurs sponsors, les vidéos qu'ils font, les prize moneys sur les compétitions... Mais des filles, même à l'international, il n'y en a pas beaucoup. Ça se compte sur les doigts d'une main.

Elles sont au FISE ?
Il y a Coco Sanchez, une pro-rideuse américaine qui vient. Faire ça tous les jours c'est... Le rêve ! Moi, pour le moment, je me suis laissée du temps pour ne faire que du roller, pouvoir profiter à fond. J'aurais bien aimé allier mon sport et mon taf, ou faire encore quelques années de roller, mais ça va être compliqué, à part si quelque chose arrive... Parce qu'il faut choper les bons plans : le marché n'est pas aussi important qu'en skateboard, donc c'est pas évident. On peut être « quelqu'un », ça ne permet pas pour autant d'en vivre.

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Il existe des magazines de roller ?
Des Français, il en existait avant, mais ça ne marchait pas spécialement. Par contre, il en existe à l'international et on peut les avoir en shops, ils sont relativement accessibles. Depuis Crazy Roller, un ancien magazine super bien qui s'est arrêté, il y a quelques magazines qui ont essayé de faire quelque chose mais... Enfin, avec Internet, Facebook, les blogs, finalement, est-ce que les gens vont vraiment vers les magazines papier ou est-ce qu'ils se contentent de lire des articles sur Internet ? Parce qu'il y a des médias comme Be Mag — un super blog, avec des articles sur des riders, sur des événements, très professionnel. Du coup, je me dis que des blogs comme ça, ça remplace presque les magazines papier.

Le fait d'être une fille qu'est-ce que ça change dans ce sport ? Les médias, les sponsors te font de la place ?
Je pense que c'est mieux qu'avant. Avant, les filles n'avaient pas forcément de sponsors. Moi, j'ai été l'une des premières françaises à être dans un team de marque de rollers, avec contrat, prise en charge des déplacements. Donc ça se développe et je crois que les médias pensent à nous, maintenant. Et c'est aussi plus facile, parce qu'on a plus de visibilité : dans un skatepark, on voit plus la seule nana que les dix mecs !

Et puis, les filles peuvent faire des choses plus aériennes qu'en skate, parce que le skate c'est compliqué, c'est technique. Et c'est vrai que visuellement, c'est moins impressionnant que le roller : nous on peut tourner, on peut sauter...

J'aime bien aussi l'aspect gracieux et féminin que les filles peuvent apporter dans le roller. Il y a des trucs qu'on ne peut pas faire : les garçons ont beaucoup plus de force, mais du coup, qu'est-ce qu'on peut apporter ? Notre valeur ajoutée, c'est la grâce, la féminité, des choses comme ça. C'est pas parce que c'est un sport dangereux qu'on ne peut pas y insuffler de la douceur et de la fluidité.