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Quand la police secrète de la RDA espionnait les skateurs

Le réalisateur du film "Derrière le mur, la Californie" nous a parlé de l'Allemagne communiste, des agents secret et des skateurs qui avaient à l'époque par mal d'ennemis.

Jamie Clifton

Jamie Clifton

Cet article a initialement été publié sur VICE.

Pour une raison obscure, l'opinion publique envers le milieu du skate a pas mal évolué au cours de cette dernière décennie – peut-être est-ce dû au fait que Nestlé ait recruté Bob Burnquist pour vendre des barres chocolatées ou que Ryan Sheckler se soit rangé du côté de MTV. Dans tous les cas, les skateurs qui passent à la télévision ne sont plus des sniffeurs de colle exécrables – désormais, ce sont de jeunes hommes admirables qui construisent des skateparks pour des communautés locales dans des productions Google. Mais il fut une époque où ce sport et la culture qui l'entourait étaient considérés comme une menace par certains.

C'était particulièrement le cas en Allemagne de l'Est dans les années 1980, avant la chute du mur de Berlin. Le skateboard était américain, et donc perçu comme étant subversif et dangereux. Ainsi, la Stasi s'est mise à surveiller des communautés de skateurs pour recueillir quelques informations sur de potentiels perturbateurs. Cette drôle de perception a vite trouvé sa voie dans les médias publics – un extrait des infos de l'époque expliquait aux téléspectateurs qu'il en allait de leur devoir de « protéger les enfants du skateboard ». En conséquence, les skateurs allemands ont été diabolisés, et tous ceux qui souhaitaient skater sur autre chose qu'une vieille planche de bois pourvue de roulettes se voyaient contraints de faire passer clandestinement des boards californiennes dans leur pays.

Le réalisateur allemand Marten Persiel a réalisé un « documentaire hybride » sur l'histoire du skate en RDA. Le film, baptisé Derrière le Mur, la Californie, est sorti en août 2015 en France. Il a suscité des critiques pour ses scènes reconstituées et le fait que les personnages principaux n'aient pas réellement existé. Mais comme Marten me l'a confié, « toutes les choses évoquées dans le film sont vraies » – il s'est contenté de mélanger les histoires de différents skateurs pour créer un personnage principal à même de porter le récit. J'ai discuté avec Marten de son film, de contrebande de skates et de mystérieux groupes de punk exclusivement composés d'agents secrets.

VICE : Bonjour Marten. Pourquoi teniez-vous à raconter cette histoire ?
Marten Persiel : J'ai vécu à l'étranger pendant un certain temps, et j'ai progressivement perdu un peu de mon identité allemande. J'ai eu l'idée de faire une comédie sur tout ce qui est ringard chez les Allemands – comme leur manque de et le fait qu'ils ne sachent pas danser. Et bien entendu, plus les Allemands viennent de l'Est, et plus ils sont ringards. Comme le skate était une de mes grandes passions, j'avais envie de mettre en scène des Allemands évoluant sur des skates. Je trouvais l'idée plutôt originale, mais après l'avoir étudiée un temps, j'ai réalisé qu'une scène skate en Allemagne de l'Est avait réellement existé.

Quand votre film est sorti pour la première fois, il a provoqué de nombreuses polémiques, notamment sur les libertés que vous avez prises. Comment vous êtes-vous débrouillé pour créer des personnages fictifs à partir de vraies histoires ?

En tant que réalisateur, quand votre film n'est pas nécessairement taillé pour les festivals, vous avez seulement deux catégories dans lesquelles classer votre œuvre : documentaire ou fiction. Je pense que la controverse part de là. Il n'existe que ces deux options, et j'aime les comparer à des toilettes publiques dans une gare. Si vous avez envie de pisser, vous avez le choix entre les toilettes pour hommes et celles pour femmes. Mais si vous êtes un hermaphrodite, vous êtes coincé. Quel que soit votre choix, ça énervera toujours quelqu'un. En gros, c'est ce qu'il s'est passé avec notre projet.

Photo Harald Schmidt.

Donc en gros, votre film est un hermaphrodite ?
Oui, parce que c'est une histoire vraie racontée par des personnages que j'ai moi-même construits. Je pense qu'il s'agit plutôt d'un documentaire, dans le sens où il parle d'une histoire vraie et qu'il présente des interviews, des photos d'époque. Mais j'ai aussi employé des outils qu'on réserve habituellement à la fiction, en créant des personnages, par exemple. Mais avec ce processus, des réalisateurs de documentaires avaient l'impression qu'on attaquait la pureté de leur médium.

Dans le film, j'ai été vraiment captivé par l'opinion négative que nourrit la RDA vis-à-vis du skateboard. Ça vient d'où, d'après vous ?
C'est une histoire qu'il faut raconter en trois parties. Premièrement, le skate était considéré comme un sport américain, et par conséquent subversif et non désiré. Ensuite, le skate a été considéré comme un nouveau sport – s'il était intégré aux Jeux olympiques, il devenait alors nécessaire de former les gens pour l'exercer. Mais quand ils ont réalisé que c'était compliqué de discipliner des skateurs et de bosser avec eux, ils sont revenus à leur position initiale. À un moment du film, un présentateur TV déclare que le skate provoque aussi bien l'amoralité que l'égocentrisme. Et finalement, il y a du vrai là-dedans – le skate est égocentrique parce qu'il vous permet de faire ce que vous voulez.

Et ça ne plaisait pas à la RDA.
Exactement. Ça ne peut pas coller avec un quelconque système totalitariste. Aucun système totalitaire ne poussera une discipline individualiste.

Vous pensez que ça a joué dans le fait que la RDA ait tenté de former des skateurs pour les Jeux olympiques ? Histoire de les maîtriser à grand renfort de sponsors et de calendriers chargés ?
Oui et non. C'était plutôt une réaction au fait qu'ils ne puissent pas empêcher le skate de devenir populaire. Comme c'était trop tard pour l'arrêter, ils ont tenté de s'attirer les faveurs de quelques skateurs afin de tirer profit de cette tendance. Ils ont fait ça avec des groupes aussi – un groupe punk très connu de l'époque était presque exclusivement constitué d'agents secrets.

Sérieux ? C'était quoi leur nom ?
Je ne m'en souviens plus, mais je sais que le groupe était hypermédiatisé et qu'ils étaient là pour s'infiltrer dans la scène punk pour mieux la contrôler ensuite. Il y a énormément d'anecdotes cool à ce sujet, et je crevais d'envie de les insérer dans mon film. Finalement, je me suis abstenu, histoire de ne pas trop faire de hors sujet.

Cool – vous pouvez me les raconter, comme ça.
J'en ai une sur le groupe Rammstein. Dans les années 1990, ils avaient une esthétique un peu néofasciste/néonazie. En tant qu'adolescent punk et antifasciste, je les voyais comme mes ennemis. Mais en faisant un peu de recherche, j'ai constaté qu'en Allemagne de l'est, il s'agissait simplement d'un groupe punk sans aucune inclinaison fasciste. Ils essayaient simplement d'imiter les punks anglais. Mais quand le Mur est tombé, tous les gens qui venaient du socialisme et tenaient à se rebeller ne voulaient pas être considérés comme des gens de gauche. Du coup, ils se sont complètement réinventés – la seule manière de faire chier les gens était de se saper comme des néonazis.

À quel point les jeunes d'Allemagne de l'est avaient accès à la musique occidentale ?
C'était un peu pareil que maintenant, dans le sens où on a l'Allemagne d'un côté et Berlin de l'autre – deux univers très différents. Ceux qui vivaient à l'Est, à Dresde ou à la campagne, ne pouvaient pas mettre la main sur une cassette de pop occidentale. En revanche, les gens qui vivaient à Berlin Est – comme le type du film –, pouvaient très facilement se procurer ça. Il existait une sorte de trafic clandestin : des habitants de l'Ouest ramenaient des cassettes pour les revendre à l'Est, et ça coûtait très cher.

Et certains faisaient aussi passer des boards par la frontière, non ? Dans votre film, Titus et John Haak le font.
Ouais, Titus est le mec de l'Ouest. Il vit toujours là-bas, et c'est un peu le parrain du skateboard allemand dans l'Ouest. Quant à John Haak, il pouvait voyager car son père était finlandais et la Finlande avait un accord diplomatique avec les deux camps. Il pouvait aller là où il le souhaitait. Souvent, il mettait des magazines pornos tout en haut de son sac, afin que les gardes-frontières se contentent de les prendre sans fouiller plus.

Le trafic a continué même après que la RDA se soit mise à fabriquer des skateboards ?
Ouais, mais les skateboards de l'Est étaient horribles. Leur design était très mal pensé.

Vous pensez que c'est aussi dû au fait qu'ils voulaient des produits américains ? Le film fait état de skateurs peignant des noms de marques américaines sur leurs propres vêtements.
Oui, c'est vrai. Dans le film, j'essaie de représenter ça comme une sorte de peinture de guerre – un peu comme des symboles tribaux. Dans les années 1980, on pouvait être rocker et trouver des amis rockers n'importe où dans le monde. Ce comportement tribal était relativement nouveau, mais particulièrement fort dans les années 1980. On affichait les couleurs de sa tribu.

Je ne tiens pas à spoiler le film, mais je trouve que son point d'orgue arrive lorsque la police secrète surveille le All-German Skateboard Championships, où les Allemands de l'Ouest venaient gonfler les rangs de l'Est. Vous avez discuté avec un ancien agent secret pour les besoins du film, il vous a expliqué pourquoi il surveillait les skateurs ?
Ils recueillaient des renseignements au cas où. C'était exactement comme ce que faisait la NSA – s'ils avaient un cas à résoudre, ils avaient déjà pas mal de monde dans leurs fichiers, ce qui leur facilitait la tâche. C'est comme le Mossad en Israël – un petit pays avec un très grand service secret. Donc ils recueillent des données, et quand ils identifient un leader, ils essaient d'infiltrer toute la scène. Ils souhaitaient juste garder un œil sur eux.

Enfin, qu'est-ce qui a changé après la chute du mur ? Les skateurs ont fini par être intégrés, ou ils sont tout simplement passés à autre chose ?
Certains d'entre eux se sont intégrés et se sont vraiment concentrés sur le skate parce qu'ils avaient tout juste la vingtaine. Ils se sont adaptés au monde occidental. Mais beaucoup d'entre eux ont malheureusement arrêté. Il y avait vraiment quelque chose de spécial dans le milieu du skateboard en Allemagne de l'Est – c'était sincèrement difficile d'en faire, et ça vous apportait un sacré lot d'ennemis. C'était très exaltant pour les adolescents. Mais quand le Mur est tombé, le frisson a disparu.

Parce qu'il n'y avait plus d'ennemis à combattre.
Oui. Et c'est ce qui craint avec les X-Games – quand tout s'institutionnalise, c'est beaucoup moins marrant. C'est beaucoup plus fun quand c'est illégal.