Un catcheur français nous raconte son rêve américain

Tom La Ruffa est un des rares catcheurs français à avoir pu pratiquer son art en WWE, la plus grande fédération au monde. Il nous raconte son expérience, les sacrifices qu'il a dû consentir et son retour en France.

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juin 26 2017, 7:30am

J'ai commencé à m'intéresser au catch quand j'avais 14 ans. J'avais une chaîne anglaise qui rediffusait la World Championship Wrestling le vendredi soir à partir de 22 jusqu'à 2 heures du matin... Et depuis ce soir-là de juin 1998, je suis devenu accro. Je restais tous les vendredi soirs collés à l'écran. J'enregistrais sur cassette les shows que je remattais 3 à 4 fois dans la semaine. Je ne comprenais rien car tout était en anglais, mais c'était pas grave, j'adorais. J'ai toujours admiré à quel point ce sport-spectacle faisait se soulever les foules outre-Atlantique, souvent par le charisme même des catcheurs, qu'ils déployaient durant leurs arrivées vers le ring, à grand renfort de tenues brillantes et d'effets pyrotechniques. Plus je les regardais faire, plus je me disais, en grandissant à l'adolescence : « Moi aussi, je peux faire ça ! »...

Mon père était coach et juge/arbitre international de boxe, mon grand frère coach de judo, ceinture noire deuxième dan, et mon petit frère plusieurs fois champion de France de boxe. Pour ma famille qui baigne dans les sports de combat, le côté théâtral du catch a un peu étonné. Mais avec mes efforts en lutte, gymnastique et musculation, afin de me préparer à ma carrière de catcheur, ils ont vite compris que je prenais cela TRES au sérieux...

Pour atteindre mon but ultime, à savoir catcher aux Etats-Unis, il a fallu que je consente à dix ans de sacrifices et de travail acharné. Avec mon mètre 80, je n'ai pas vraiment un grand gabarit pour le catch. J'ai donc dû focaliser mes entraînements sur la technique, la prestance et le charisme sur le ring, ainsi que mon apparence, certes petite, mais très athlétique ! Au fil des années, je m'améliorais, je faisais parler de moi en Europe, puis en Amérique du Nord après avoir participé à une téléréalité canadienne en 2011. C'est à ce moment que la WWE a commencé à s'intéresser à mon cas. Ils m'ont demandé de venir faire des essais en Novembre 2011 pendant une tournée en Angleterre.

Tom La Ruffa dans sa période Sylvester Lefort.

A la base, ils m'ont pris parce que j'étais Français, bilingue anglais, ce qui aide énormément pour eux, que j'étais en superbe forme physique, et que j'étais probablement à cette époque le meilleur catcheur technique Français sur le circuit mondial. Je n'avais pas encore vraiment conscience de mon aisance au micro, car en Europe, on ne parle pas beaucoup sur le ring, on combat ! C'est à force de parler devant les caméras américaines que, petit à petit, j'ai non seulement compris que j'adorais ça, mais aussi que ce charisme inné, pour reprendre les dires de mes coaches, serait sûrement un de mes points forts dans ma carrière outre-Atlantique... En effet, j'avais beau être un mini catcheur pour eux avec mes 1m80 pour 85 kilos, un Français avec une gueule et qui n'a pas la langue dans sa poche au micro... c'est de l'or en barre pour le show business américain !

J'ai été Sylvester Lefort à la WWE/NXT, d'abord riche entrepreneur de la Côte d'Azur qui manageait des catcheurs quand je me suis blessé le genou (rupture des ligaments croisés et des ménisques), qui est devenu par la suite simple catcheur français en équipe avec Marcus Louis pour former l'équipe des Légionnaires. Puis à la TNA en 2016, la deuxième fédération au monde, j'ai été Basile Baraka, encore en équipe, mais cette fois un peu plus « sérieux et sombre »...

Mes qualités et ces personnages m'ont donné l'opportunité de catcher avec des légendes et d'être coaché par des mecs que je regardais à la télé étant plus jeune, c'était magnifique. J'ai appris énormément au contact de mecs comme Triple H, qui était mon référent direct pour les matchs télévisés en direct mondial, qu'on appelle « Pay Per View » et Les Hardy Boys à la TNA, qui eux aussi sont des légendes vivantes du catch à 4 ! J'ai pu me faire de superbes amitiés là bas, et vivre des moments inoubliables en voyage avec des potes catcheurs.

J'ai aussi eu la chance lors de mes essais d'avoir un match télévisé à Smackdown contre The Big Show, une légende américaine de 2m20 pour presque 200 kilos... Les fans en parlent encore d'ailleurs, car cela a fait de moi à l'époque le premier catcheur français à avoir un combat officiel télévisé à la WWE en près de 20 ans. Le dernier en date, c'est feu André le Géant, qui avait combattu jusque dans les années 90... Comme je dis toujours, le travail ça finit toujours par payer ! L'ambiance n'a rien à voir avec la France, même s'il arrive aussi de se produire devant 100 personnes au fin fond de la Floride. Mais j'ai pu voir ce que représentait un événement comme Wrestlemania, où je n'ai pas catché, mais ou j'étais dans les vestiaires...Il y a jusqu'à 75 000 personnes autour du ring.

Tom La Ruffa en duo.

Pendant ces cinq ans passés aux Etats-Unis, j'ai d'abord habité à Tampa en 2012, puis à Orlando, de 2013 à 2016. Il m'arrivait souvent qu'on me reconnaisse dans la rue, sur une échelle de célébrité 1 à 10, je dirais que j'étais entre 3 et 4, voire 5 à l'apogée de ma carrière en WWE avant que je me blesse au genou en septembre 2014. Là-bas, le catch m'a permis de vivre convenablement, mais une fois les impôts passés et tous les frais qu'impliquent une carrière dans le catch (tenues sur mesure, séances de bronzage, abonnements à la salle de muscu, frais d'essence et de péages...), il ne me restait pas grand-chose, surtout après avoir ramené toutes mes affaires des USA vers la France l'année dernière !

Je suis rentré car au bout d'un moment, deux ans pour être précis, j'ai compris que le catch restait un business baignant dans les préjugés et les idées reçues, un peu comme le cinéma hollywoodien... Ce que je veux dire par là, c'est que dans l'esprit des promoteurs américains, un catcheur français ne peut pas trop s'éloigner du stéréotype du béret, de la baguette, et de la bouteille de vin. Peu importe le talent que je pouvais leur montrer, au final, je restais un petit Français qui devait agiter le drapeau blanc.

Depuis mon retour, j'essaye de vivre du catch, mais en France, c'est beaucoup plus compliqué, puisque la discipline n'est pas professionnalisée. Comme ce n'est pas un métier, on reste au niveau de l'amateurisme, en tout cas comparé à ce qui se fait outre-Atlantique. J'ai participé à des productions télévisés américaines où la minute d'enregistrement coutait plusieurs milliers de dollar de production. En France, on est TRES loin du compte. En plus on ne passe même pas à la télé... C'est dommage car il y a une énorme vivier de catcheurs français avec beaucoup de talent, mais nous manquons tout simplement cruellement d'investisseurs sérieux qui voudraient créer un vrai business lucratif dans notre pays. Je sais que c'est possible.

Malgré tout, j'essaye de me refaire une santé sur les rings européens après avoir stagné pendant quelques années aux USA. Mais comme je ne rajeunis pas, j'essaye également de reconvertir dans le cinéma ou la télé. J'ai pris goût à être devant les projecteurs et la caméra, je m'y sens à l'aise, donc autant tenter le coup. On ne vit qu'une fois !

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