​Perf, déconne et bisous, profession meneur d'allure au marathon de Paris

Les meneurs sont devenus des figures incontournables du marathon de Paris. Ils aident les participants à tenir le rythme fixé, tout en partageant avec eux des moments forts, de souffrance et d'adversité.

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avr. 7 2017, 7:45am

GAUTIER DEMOUVEAUX / ASO

« Quand on arrive au 41e kilomètre du marathon de Paris, je leur dis : "Bon, maintenant les gars, on se calme. Même si on le fait en marchant, on s'en fout on termine. Et on prend du plaisir, pour faire le dernier kilomètre. Et vous allez voir, hein. Quand on va arriver sur l'Avenue de la Grande Armée, là, ce sera géant !" ». L'homme aux conseils si avisés s'appelle Jean-Noël. Il est retraité, il a 65 ans, ce qui ne l'empêche pas d'être meneur d'allure depuis 2012. Cette année, il fait partie des 32 meneurs bénévoles qui franchiront la ligne de départ du marathon de Paris. En 2017, à l'heure des podomètres, ces applis qui envahissent le monde de la course, les meneurs n'ont paradoxalement jamais été aussi nombreux.

Les meneurs sont des coureurs bénévoles réquisitionnés par les organisateurs pour coacher les autres participants du top départ à la ligne d'arrivée. Ils donnent le tempo par leur foulée, ils conseillent, ils encouragent et, parfois aussi, ils réveillent ceux qui sentent leurs mollets ou leur cerveau les abandonner. Londres, New-York...tous les plus grands marathons du monde ont aujourd'hui leur troupe de meneurs. Mais à l'origine, tout est parti du cerveau d'un Français. Cet homme, c'est Dominique Chauvelier, marathonien quadruple champion de France. « L'idée m'est venue en 1998. A cette époque, Internet, les iPhone ou la presse running étaient moins développés. Les gens faisaient le marathon à la warrior...ils s'écroulaient et finissaient cinq minutes après le temps visé. » Cette année-là, Chauvelier propose au marathon de Paris de s'inspirer des "lièvres", qui aident les Kenyans à réaliser leurs perfs. A une différence près, c'est que les meneurs, eux, finiront la course avec les coureurs. Le projet séduit les organisateurs. En 1998, huit meneurs sont disséminés dans le peloton. « Ça a marché du feu de Dieu ! », se souvient Dominique Chauvelier, qui sélectionne et encadre aujourd'hui les meneurs sur les 42,195 kilomètres parisiens.

Jean-Noël a confondu le marathon de Paris et le carnaval de Rio.

Dominique Chauvelier, "ChauChau" pour les intimes, est devenu le meneur des meneurs dans l'Hexagone. Mais aussi leur saint-patron : « Beaucoup sont des copains à moi », glisse-t-il. Jean-Noël, Franck, Estelle et Rosine l'ont presque tous croisé sur leur chemin. Le premier était le collègue de Chauvelier « bien avant qu'il soit connu comme médaillé ». Coureur en dilettante depuis 30 ans, Jean-Noël s'est inscrit en club en 2012, une fois la retraite venue. Aujourd'hui, il participe à des marathons et encadre des coureurs en loisir, en lien avec "ChauChau". « Si certains veulent faire de la compétition, je les envoie vers Run and Freedom, le club de Dominique », explique Jean-Noël. C'est après avoir rejoint ce groupe, qu'Estelle, une cadre commerciale de 37 ans, a été repérée par Dominique Chauvelier. Flatteur pour cette femme au talent certains runnings aux pieds : « Au début, il me suivait, il me demandait mes chronos. Et puis, l'an dernier, il m'a proposé d'être meneuse sur le semi de Paris. » Depuis, la confrérie des meneurs de Dominique s'est étendue à Marseille où Franck, conducteur de tram, assure le tempo des cinq marathons dans l'année. Il a convaincu Rosine, une prof de 35 ans, de le rejoindre dans l'aventure.

Etre meneur, « c'est devenu quelque chose de couru », avertit Jean-Noël. Sur chaque course, les candidatures affluent. Dominique se charge donc de faire le tri, avec méfiance : « Il y en a certains qui se proposent mais qui sont des fiascos. Ils se croient plus forts qu'ils ne le sont vraiment. » Un meneur doit avant tout savoir courir à un rythme régulier et plus lent que son rythme personnel. « C'est important qu'on puisse courir sans être essoufflé, précise Rosine. Comme ça, on peut échanger avec les coureurs. » Les organisateurs affectent donc les meneurs dans des groupes moins rapides qu'eux afin de les encadrer tranquillement, de la meilleure manière qui soit.

Meneur sur cinq heures à ses débuts, Franck a progressé et encadre aujourd'hui des coureurs d'un tout autre niveau, puisqu'ils terminent généralement le marathon en trois heures. A l'inverse, Jean-Noël, lui, est en charge des coureurs les plus lents, qui visent les 5 heures 30. Il a donc plutôt une mission de berger, charger de ramener les brebis égarées du peloton à la ligne d'arrivée. « Dans mon groupe, beaucoup participent à leur premier marathon. Leur but, c'est d'abord de finir la course », pose Jean-Noël, en patriarche. Ces pelotons de coureurs très lents et inexpérimentés, qui n'existaient pas il y a quelques années, sont apparus en même temps que la mode de la course à pied s'est popularisée. « On a dû s'adapter en recrutant des meneurs plus lents », conclut Dominique Chevalier.

A gauche, derrière Franck, vous remarquez un marathonien légèrement fatigué.

Respecter le chrono et être crédible, c'est bien. Mais mener, c'est aussi soutenir, encourager. Bref, savoir jouer sur l'humain, pour aider les jambes les plus lourdes à franchir la ligne d'arrivée. Meneuse en 4 heures 15, Rosine se déguise pour divertir ses ouailles. Pour le marathon de Paris 2017, par exemple, elle a prévu de grosses lunettes à paillettes. Jean-Noël, lui, compte également sur son accoutrement, mais surtout sur sa gouaille : « Pendant la course, on plaisante. On ne parle même pas de la course, on se raconte des histoires du quotidien, des blagues...»

Et face aux inquiétudes des plus anxieux, le retraité de 65 ans démystifie la distance. « Je leur dis qu'on va faire huit fois cinq kilomètres. Et qu'on va s'arrêter à chaque ravitaillement pendant une minute et repartir ensuite. » Meneuse en 3h45, Estelle dégaine un argument imparable pour motiver les coureurs. « Dans le sas de départ, pour les rassurer, je leur dis qu'il y a quatre ans, le seul sport que je faisais c'était de l'abdo-fessier. C'est pour qu'ils se rendent compte qu'on a tous des capacités. »

Pendant la course, l'armée de coureurs peut être envahissante pour les meneurs, qui ne doivent pas être agoraphobes : « Ils se collent à nous comme les abeilles autour du miel. Vous prenez des coups de coude et des croche-pattes. » Mais même quand elle est bousculée, Estelle arrive à rester indulgente, car elle aussi a eu recours à un meneur par le passé : « Quand je cours, moi aussi, je colle mon bras à celui de mon meneur. Je me dis que je suis collée à lui, je ferai mon chrono...» L'autre défi, c'est de gérer l'oriflamme qu'il trimballe sur son dos pendant la course, qui demande à Rosine de faire preuve de souplesse : « Si on passe sous un pont ou qu'il y a des arbres, on se penche ». « Quand il y a du vent, on peut avoir des irritations », poursuit Franck. En cas de galère, ils peuvent alors se souvenir que les premières années, leurs prédécesseurs portaient un ballon de baudruche avec le chrono écrit dessus. Un dispositif abandonné depuis : « Il explosait dans le bois de Vincennes, se souvient Dominique Chauvelier. Du coup, ça faisait penser à un préservatif qui pend....on a dû changer ça. » Les meneurs du marathon de Paris restent bien lotis en comparaison avec d'autres épreuves pourtant tout aussi prestigieuses : « Au marathon de New-York, les mecs courent avec une espèce de manche à balai, raconte Dominique Chauvelier, un peu affligé. Ils tiennent une pancarte pendant toute la course...» De quoi relativiser.

Rosine au départ du marathon de Lausanne.

Après une saison à enchaîner les marathons individuels et les missions de meneur, Franck n'en a, pourtant, pas marre. Le conducteur de tram ressent même « un gros coup de blues » quand le calme revient. Ou plutôt une gueule de bois, à l'entendre dire que la course à pied est « devenue presque une drogue ». Rosine elle aussi est devenue accro à ce nouveau job bénévole, tout autant pour le plaisir de courir que pour le bonheur de partager ses instants avec des inconnus qui n'en sont déjà plus au bout de quelques kilomètres. Cette année, deux participantes du marathon de Salon de Provence lui sont même tombées dans les bras une fois la ligne d'arrivée passée : « Là, rien que de m'en souvenir, ça me donne des frissons... », évoque pudiquement la professeur des écoles.

Estelle, qui a l'habitude de réaliser des maraudes et des missions humanitaires à l'étranger, retrouve dans ce boulot de meneur ce sentiment qui la meut depuis des années maintenant : celui d'avoir donné aux autres, quelque chose de « fondamental » pour elle. Un don de soi largement récompensé, se réjouit Jean-Noël : « Dominique exige de nous qu'on soit vraiment à la disposition des gens. Mais on reçoit tellement plus qu'on ne donne. On prend une grosse dose d'émotions. » Dans le monde du running, où la recherche de la performance peut être poussée à l'extrême, la mission de meneur « pousse à mettre son ego de côté », ajoute le retraité. « C'est vrai, ça donne à notre pratique un côté moins individualiste », poursuit Rosine. « A la fin de la course, je propose à mes coureurs qu'on se donne tous la main pour passer la ligne d'arrivée, poursuit Jean-Noël. Et parfois, certains coureurs partis devant reviennent me faire la bise pour me remercier ou pour faire une photo. Ces moments-là... bah, c'est géant. »