Le jour où des hooligans allemands ont laissé le gendarme Daniel Nivel en sang

Le 21 juin 1998, après Allemagne-Yougoslavie, quatre hooligans allemands attaquent trois gendarmes. Ils passent à tabac Daniel Nivel jusqu'à le laisser dans le coma. L'affaire à bouleversé l'Allemagne.

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23 juin 2016, 10:15am

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Les maisons de briques rouges de la rue Romuald-Pruvost bordent l'asphalte, là où les voitures se précipitent à sens unique. On n'a même pas besoin de savoir qu'on est à Lens, l'endroit respire déjà le Nord. Mais la couleur pourpre ne sied pas à la rue. Pas depuis que le gendarme Daniel Nivel y a été laissé en sang sur les trottoirs, il y a seize ans.

Trois semaines avant que la France ne soulève le trophée mondial au Stade de France, les supporters allemands et yougoslaves garnissent les tribunes du stade Bollaert, à Lens. La Nationalmannschaft, après une première victoire sans panache face aux États-Unis, est dominée par les joueurs des Balkans. Menés 2-0, les Adler ("aigles" dans la langue de Goethe) profitent d'un but contre son camp de Mihajlovic pour se relancer, avant d'égaliser par Bierhoff, dix minutes avant la fin du match. Un moindre mal pour l'équipe nationale. Mais certains supporters s'en cognent.

Depuis le début de la journée, 600 à 700 hooligans allemands ont investi les rues de Lens. De nombreuses échauffourées ont lieu. La plupart n'ont pas de billets pour rentrer dans les travées de Bollaert et tentent de pénétrer dans le secteur du stade. Des terrasses de cafés sont vandalisées. « Toute la matinée, ils ont testé notre dispositif », expliquait le commissaire central de Lens Patrick Plets au procès de Markus Warnecke, l'un des agresseurs de Daniel Nivel, en mai 2001.

Daniel Nivel, au sol, après avoir été tabassé par des hooligans.

Les hooligans se dispersent ensuite en petits groupes et l'ambiance se calme le temps du match. Mais dès le coup de sifflet final, les affrontements reprennent. Un journaliste brésilien est attaqué, tout comme des supporters yougoslaves. Les forces de police sont en nombre insuffisant. Le commissaire Patrick Plets avait demandé neuf unités, il n'en a finalement que sept pour contenir ceux qu'il qualifie « de beaux bébés, des tueurs ».

Les hooligans finissent par se faire encercler par les forces de l'ordre et se divisent en deux groupes. L'un se rend vers la gare, l'autre prend la direction de la rue Romuald-Pruvost. Et tombent par hasard sur trois gendarmes qui gardent les véhicules militaires : Daniel Nivel, Jean-Bernard Douvrin et Jean-Michel Zajac. « Bien sûr, nous voulions casser du Yougo, déclarait Daniel Kohl, un autre agresseur, au journal Bild en 2006. Il demandera pardon pour les faits après avoir été condamné en 2003 à trois ans de prison. Nous sommes entrés dans une rue car les Yougoslaves étaient censés se trouver à l'autre bout. Mais il n'y avait personne, sauf le gendarme Nivel. Il est devenu une cible de remplacement et on l'a tabassé ». À ce moment, tout va « très vite » selon le pandore Jean-Michel Zajac. « Jusqu'au milieu de la ruelle, les hooligans étaient calmes. Puis, un groupe de six ou sept s'est détaché de la meute et a empoigné des planches en fonçant sur nous, pour nous réduire en miettes, témoigne-t-il au Parisien. Quand on les a vus s'approcher, on s'est tous dit : "On va y passer, on est bons". »

Les deux gendarmes sont jetés à terre mais leurs casques tiennent. Pas celui de leur comparse. Les hooligans s'acharnent sur lui et le laissent avec de nombreuses fractures à la tête. Quand les secours arrivent, Daniel Nivel a la tête dans une mare de sang. Les médecins détectent des lésions au cerveau. « Il était dans un coma très profond, détaillait le médecin capitaine Dehaut lors du procès de Markus Warnecke. C'est étonnant que M. Nivel soit encore vivant et dans cet état ». Après plus de six semaines de coma, il finit par se réveiller. Le gendarme en a, depuis, gardé des séquelles importantes.

Un supporter allemand lors de la rencontre opposant Kaiserslautern à Lens, en Coupe de l'UEFA, en décembre 1999. Photo PQR.

Pour l'Allemagne, c'est un grand choc émotionnel. Le chancelier allemand Helmut Kohl parle « d'une honte pour le pays ». « Pendant trois mois, on a fait que parler de ça », raconte le professeur Gunter A. Pilz, chef du groupe de travail "activités et projets" de la Fondation Daniel Nivel, organisation fondée en octobre 2000. Le but de la fondation est d'étudier la violence liée au football et de rechercher des mesures préventives.

« Il y a eu des manifestations de solidarité des supporters allemands durant le reste de la compétition, explique Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters et professeur agrégé de Sciences sociales à l'Ecole Centrale de Lyon. Lors d'incidents, il y a parfois des problèmes de responsabilité mais là c'était clairement les hooligans. Le football est une passion en Allemagne plus qu'en France. Même si le hooliganisme n'était pas un phénomène nouveau, cela a été vécu comme un déshonneur qu'il fallait laver. Je me souviens à l'époque d'une vraie solidarité qui a perduré ensuite. Aujourd'hui la fondation Daniel Nivel est plus active côté allemand que français. Ils ont envie de réparer ce qui a été fait. »

Dans un premier temps, les coupables sont jugés. À l'issue de son procès, Markus Warnecke est condamné à cinq ans de prison. Daniel Kohl prend, lui, trois ans et quatre mois. Pour les quatre autres accusés, la cour d'assises d'Essen prononce des peines qui vont de trois ans et demi à dix ans d'emprisonnement, comme pour André Zawacki. Un témoin avait pris cet Allemand en photo au moment où il s'acharnait sur Daniel Nivel avec son propre lance-grenades. Mais ce ne sont pas les seules mesures mises en place par l'Allemagne.

« Il y a eu un grand bouleversement, continue le professeur et sociologue du sport Gunter A. Pilz. La Fédération allemande de football était évidemment très choquée mais les hooligans aussi. Ils étaient surpris de ce qu'il s'était passé. Après Lens, on peut dire que le hooliganisme a commencé à mourir lentement. »

« Les Allemands ont décidé de prendre le problème à bras-le-corps et ont souhaité valoriser les supporters positifs. Après l'affaire Nivel, les supporters se sont en plus désolidarisés en disant: "ce n'est pas nous ça" », détaille Nicolas Hourcade, qui note toutefois que tout ne part pas de l'affaire Nivel. Si elle a renforcé la politique de lutte contre le hooliganisme de l'autre côté du Rhin, cette dernière était déjà en place depuis le début des années 1990. Cela faisait déjà dix ans que le hooliganisme frappait l'Allemagne, avec un mort en 1981, lors d'affrontements entre supporters de Brême et Hambourg. L'Euro 1988 en Allemagne de l'Ouest avait également été marqué par de nombreuses violences. En 1991, un match de Coupe d'Europe entre le Dynamo Dresde et l'Étoile rouge de Belgrade avait été arrêté pour cause de violences. L'Allemagne avait, de peu, évité une suspension de cinq ans de toutes compétitions européennes comme l'Angleterre après le Heysel.

Daniel Nivel, entouré d'Andreas Köpke et d'Oliver Bierhoff.

Mais l'événement a coïncidé avec une baisse significative du hooliganisme. « C'était très important en Allemagne entre 1983 et 1999, se souvient le professeur Gunter A. Pilz. On avait toujours beaucoup de combats dans les rues, dans les villes. Depuis il n'y avait presque rien eu. Les groupes se rencontraient dans les bois ».

L'Allemagne a mis en place des Fanprojekte, des projets d'encadrement de supporters dans une cinquantaine de villes. Chaque club bénéficie de quelques travailleurs sociaux qui s'occupent des fans et les accompagnent lors des matches et jouent le rôle de médiateurs. Ils sont le lien entre la police et les supporters de football pour mieux communiquer.

« Le plus important a été de diminuer l'image d'ennemis entre la police et les fans, se souvient le professeur Pilz. Des rencontres sont organisées, où les deux groupes émettent des critiques dans le but, notamment, de voir ce qui doit être fait pour améliorer la situation. Les policiers ont trouvé ça intéressant, car ils ne savaient pas que les ultras faisaient leurs actions pour le sport. Ils pensaient que la violence était leur seule motivation. De l'autre côté, les ultras voient que les policiers sont des personnes comme eux ». Pour Jonas Gabler, politologue allemand qui a écrit l'ouvrage Les ultras. Les supporters de football et la culture du football en Allemagne, c'est un élément essentiel du dispositif. Surtout pour les supporters des clubs de l'ancienne RDA, qui voyaient la police comme un ennemi juré.

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Malgré ces mesures, le hooliganisme revit en Allemagne depuis quatre à cinq ans, avec des groupes venus d'Allemagne de l'Est et politiquement marqués à l'extrême-droite. Les plus dangereux sont ceux de Leipzig, Cottbus ou Berlin. Et le phénomène gangrène à nouveau l'Ouest. « À Aix-la-Chapelle ou Dusseldorf, il y a eu des attaques avec des groupes très organisés. Ils agissent ainsi pour que les autres groupes aient peur et se retirent des stades », analyse Gunter A. Pilz. Jonas Gabler estime lui que les médias ont véhiculé une image de violence dans la culture du supportérisme, et que de jeunes gens en profitent « pour montrer un comportement violent ».

L'Allemagne n'oublie pourtant pas ses obligations. Le 12 juin dernier, la fédération allemande a invité Daniel Nivel à l'occasion du match de l'Euro contre l'Ukraine, remporté 2-0. « L'Allemagne ne nous a jamais oubliés depuis 18 ans », a indiqué Daniel Nivel à la Voix du Nord. En France, au contraire, l'agression n'a jamais été l'occasion d'engager une vraie réflexion sur les supporters et d'adopter une culture du dialogue comme en Allemagne. « Je pense que c'est parce qu'il y a eu deux Coupes du monde en France en 1998, conclut Nicolas Hourcade. Le premier tour se passe assez mal. Il y a les violences à Marseille. Le drame du gendarme Nivel, une équipe qui gagne mais sans faire vibrer. À partir du quart de finale, on rentre dans un ensemble médiatique et politique avec le phénomène "black, blanc, beur", qui a tout évacué. Il n'y a plus d'incidents, la France gagne et l'équipe fédère jusqu'à la victoire finale. Les Allemands, eux, perdent en quarts. Donc l'agression a marqué leur tournoi ».