Quantcast

Grimper la peur en tête

Barthélémy Gaillard

Barthélémy Gaillard

Selon qu’elle soit maîtrisée ou dévorante, la peur peut se révéler être un redoutable ennemi intérieur ou un allié précieux pour les grimpeurs qui composent avec elle, entre prudence et témérité.

Pour lui, tout a commencé à 11 ans, lors d'un de ces après-midi de l'adolescence égayés par l'absence d'un prof, synonyme de fin des cours anticipée. De retour du collège, Alain Robert, arrivé au pied de l'immeuble familial, observe un instant l'appartement de ses parents, situé tout là-haut, au septième étage. C'est là qu'il se lance : « Je n'avais pas mes clés, du coup je me suis dit "allez, c'est maintenant". J'ai commencé à grimper le long de l'immeuble. » 44 ans après cette première ascension, Alain Robert est maintenant connu dans le monde entier sous le surnom de "Spiderman français". L'homme-araignée venu de Saône-et-Loire est un des grimpeurs en solo intégral les plus chevronnés, célèbre pour avoir gravi sans corde quelques-uns des plus hauts gratte-ciel, mais aussi les falaises les plus techniques de la planète.

Pourtant, il l'assure, Alain Robert est « comme tout le monde sur un point » : il ressent la peur, l'appréhension de manquer une prise et de chuter. Mieux, il l'a expérimentée dès son plus jeune âge, et en garde un souvenir aussi aigu que précis : « La première fois que je me suis rendu compte que j'avais peur du vide, j'étais en voiture avec mes parents. On allait de Lyon à Toulouse et on passait par les gorges du Tarn. J'avais l'impression que la voiture allait être engloutie dans des précipices insondables », poursuit-il, plongé dans ses images d'enfance. Mais en cette fin d'après-midi de sortie de cours, la peur ne l'a pas empêché de gravir la façade de l'immeuble de ses parents. Un baptême du feu qui opère comme une révélation : « Ce moment était fondateur car j'ai immédiatement senti que ma concentration me permettait d'évacuer ma peur. En 2017, cette loi fonctionne toujours. Et en plus sur des bâtiments bien plus difficiles, parce que même si à l'époque, ça me paraissait être une performance, c'était très accessible. Il y avait des balustrades et beaucoup de prises ! », s'amuse-t-il aujourd'hui.

De la tendre jeunesse à l'âge mur, la peur – du vide, de la chute, de la mort – est la compagne des tous les grimpeurs. Chevronnés ou inexpérimentés, elle les habite, les traverse, et chacun à sa manière apprend à la dompter, l'apprivoiser, ou simplement à l'accepter selon les cas. A bientôt 55 ans, Alain Robert est de ceux qui acceptent que la peur soit présente, tapie au fond de lui. Pour ne pas la subir, il n'envisage qu'un seul remède, expérimenté dès ses débuts le long des murs du foyer parental, la concentration : « Le seul moyen d'éviter que la peur ne t'envahisse et te tétanise, c'est de rester concentré sur l'instant présent et le geste suivant. Mais pour le reste, il n'existe pas de recette miracle, encore moins de routine qui permette de lutter contre. »

Alain Robert en pleine ascension en solo intégral (sans corde) de la falaise de "l'Abominable homme des doigts" à Cornas, en Ardèche, en 1990.

Vaincre son ennemi intérieur, ou plutôt l'accepter, pour mieux en faire son allié. C'est un peu la philosophie d'Alain Robert, pour qui la vie aurait finalement beaucoup moins de saveur sans la peur : « C'est personnel et plein de gens n'ont pas besoin de ça, mais risquer sa vie permet de comprendre encore mieux sa valeur. A chaque fois qu'on la met en danger, on s'en rend un peu plus compte. L'escalade, c'est un acte de foi et de confiance en soi. La peur en fait partie intégrante, c'est ce qui nous fait rester en vie. »

Le 7 juin dernier, Alex Honnold, le roi de la grimpe en solo intégral, a réalisé son plus grand acte de foi en lui-même en gravissant sans corde El Capitan, une falaise de 900 mètres située dans le parc du Yosemite aux Etats-Unis. Une performance qui a suscité un emballement médiatique autour du personnage, présenté comme "l'homme qui ne connaît pas la peur". Cette réputation qui poursuit Alex Honnold, bâtie autour d'une étude scientifique de son cerveau révélant que son complexe agmydalien, la partie du cerveau qui ressent la peur, est moins sensible que la moyenne, n'a pas empêché le principal intéressé de répondre comme tous ses confrères dans une interview au National Geographic : « J'ai le même espoir de survie que n'importe qui. Je ne veux pas mourir. Du moins, pas tout de suite. Je pense que j'accepte simplement plus l'idée de devoir mourir un jour. Je le comprends mais je ne veux pas m'épargner en chemin. Je veux vivre d'une certaine manière, qui demande de prendre un nombre de risques important, et ça me va. »

« J'étais tombé de 15 mètres sur la roche sur les avant-bras, qui avaient servi d'amortisseurs et m'avaient évité un trauma crânien encore plus lourd. »

Alain Robert, grimpeur français surnommé le spiderman français.

A côtés des radicaux de l'escalade que sont Alain Robert ou Alex Honnold, spécialistes du solo intégral, d'autres grimpeurs ont développé un rapport différent à leur discipline. Ainsi, Stéphanie Bodet, lauréate de la Coupe du monde de bloc et des X Games en 1999, reconnaît « ne pas appartenir à cette catégorie de puristes qui frisent le danger constamment », puristes à qui elle voue une grande admiration. Egalement professeur de lettres et auteure du livre A la verticale de soi, elle aussi accepte la peur, « un sentiment qu'il faut réhabiliter, qui n'a rien de honteux et qui permet de rester en vie. »

Quelques images de l'ascension d'Alex Honnold le long de la falaise d'El Capitan

Si elle n'est pas une « puriste » du danger, Stéphanie Bodet a tout de même réalisé plusieurs ascensions exceptionnelles, dont celle du Salto Angel, la plus haute chute d'eau au monde, située au Venezuela, aux côtés de son compagnon et ancien vainqueur de la Coupe du monde d'escalade de difficulté Arnaud Petit. En 2006, ils passent ensemble quinze jours le long de cette falaise humide et glissante, un exploit. Pour tout grimpeur capable de se confronter à un tel niveau de difficulté avec succès, un danger poind alors. Celui de la démesure, du sentiment de quasi-invincibilité, qu'il faut combattre : « Au retour de certaines grosses expéditions, on s'est dit qu'on pouvait tout faire. Après le Salto Angel, tout nous paraissait facile. On a eu une boulimie d'expéditions. Le risque à ce moment, c'est de se retrouver dans une surenchère permanente. Mais je n'ai pas l'impression de chercher à côtoyer la mort, parce que cette ascension m'a aussi montré que je ne voulais pas toujours me frotter à des choses très compliquées. Je monte moins pour la performance que pour le plaisir maintenant. »

La mort, justement, Stéphanie et Arnaud l'ont évoquée ensemble. Comme tout couple l'aurait fait, avec tout de même la question supplémentaire de ces ascensions à deux. Stéphanie Bodet se définit comme « une idéaliste », quelqu'un qui « essaye de ne pas penser à ce qui peut arriver de pire ». C'est donc son compagnon, Arnaud Petit, qui a abordé le sujet : « Ce devait être au bout de 5 ou 6 ans d'ascensions à deux. Il m'a dit qu'il avait accepté l'idée qu'il pouvait me voir mourir sous ses yeux. Je n'y avais jamais vraiment pensé avant. » Cette peur éprouvée pour l'autre, son compagnon l'a fortement ressentie une fois, alors que le couple ouvrait une voie au Maroc, dans le Haut-Atlas. Arrivés sans encombre au sommet, ils marchent, lourdement chargés. Stéphanie trébuche, fait un soleil avant de se récupérer in extremis au-dessus d'une falaise de 30 mètres. « Ce jour-là, je me suis demandé : "Après quoi tu cours en fait ?" J'ai continué sur le même rythme et la même intensité de grimpe pendant trois ans, puis j'ai peu à peu baissé le pied. »

Chacun réagit différemment face au danger qui guette ou à la chute qui meurtrit. Si pour Stéphanie Bodet, cet épisode a peu à peu changé son rapport à l'escalade, Alain Robert, lui, n'a pas dévié d'un pouce. Et ce malgré une chute terrible, survenue en 1982 : « J'étais tombé de 15 mètres sur la roche sur les avant-bras, qui avaient servi d'amortisseurs et m'avaient évité un trauma crânien encore plus lourd. Ils étaient complètement éclatés. Je suis resté un moment dans le coma. Mais à mon réveil, ma première pensée a été : "Quand est-ce que je vais pouvoir regrimper ?" J'ai gardé le même rapport au risque, au danger et à la peur. » Pourtant, depuis cette chute, Alain Robert souffre de vertiges, « une maladie un peu inconfortable quand on pratique une activité à haut-risque comme moi », ironise-t-il, ce qui ne l'empêche pas de continuer à escalader des buildings lisses comme la paume de la main.

Stéphanie Bodet en action. Photo Benoît Robert

A bientôt 55 ans, Alain Robert n'a plus les mêmes capacités physiques que dans les années 90, d'autant que ses sept chutes lui ont valu quelques pépins de santé, au poignet, au genou, aux doigts, au pied et à une cuisse. Il continue néanmoins à tenter des ascensions certes moins difficiles, mais tout aussi exigeantes pour son corps d'aujourd'hui : « C'est comme avec un compte-tour, une Ferrari, elle passe dans le rouge à 8000, une Renault à 4-5000. Avant j'étais une Ferrari, maintenant je suis une Clio ! J'ai toujours envie de faire les choses à la limite, mais avec mes limites d'aujourd'hui. C'est ce que j'aime dans l'escalade. Malgré les limites physiques et malgré la peur, ce qui est bien avec le corps humain, c'est qu'on peut décider ce qu'on en fait. »

C'est une autre composante de la notion de peur et de prise de risque qu'aborde là Alain Robert : à chacun son appréhension du danger, à l'aune de son talent, de sa force physique et de sa stabilité mentale. Ainsi, François Petit, ancien champion du monde d'escalade, ex-entraîneur de l'équipe de France de bloc et accessoirement beau-frère de Stéphanie Bodet, explique qu'il n'a pas eu peur une seule seconde pour Alex Honnold lorsqu'il a vu les images de son ascension : « La peur n'est pas affaire de niveau de difficulté mais de niveau de compétence et de ressenti. Quand je vois Honnold sur El Capitan, j'ai confiance. Je sens qu'il est bien physiquement, qu'il domine la falaise, alors que moi personnellement, je ne ferais pas de solo en 8a par exemple. J'en ai fait un peu sur des voies faciles, mais je ne suis pas Alex Honnold, tout simplement. »

Pour François Petit, la peur peut-être domestiquée grâce à une bonne condition physique, mais aussi et surtout grâce à un état de sérénité mentale minimal car « la peur peut inhiber aussi bien qu'elle peut aider à se dépasser », et ce même en bloc, où la chute est bien moins risquée : « Il y a des moments où on est fatigué ou moins bien dans sa tête, où l'on va prendre moins de risques. Il faut être bien dans sa tête pour faire les bons mouvements, sinon on n'a moins envie de s'exposer et de prendre des risques », juge l'ancien champion.

Dans le Intérieur Sport qui lui est consacré, Adam Ondra, champion du monde de bloc 2016 et star de la discipline, reconnaît ressentir cette même angoisse, qui s'amplifie encore en compétition : « C'est cette peur-là que ressentent tous les grimpeurs. Imaginez-vous aux championnats du monde, qui n'ont lieu que tous les deux ans. Quand vous êtes en finale, vous n'avez que cinq ou six minutes pour valoriser deux ans de travail. La moindre erreur est fatale. Vous pouvez accrocher la mauvais prise, votre pied peut glisser et toutes vos chances s'évanouissent. » Une anxiété comparable à celle d'un sprinter lors d'une finale olympique de 100 mètres qui jouerait 4 ans de prépa intensive sur 10 secondes. Christophe Bichet, ancien préparateur mental de l'équipe de France d'escalade de bloc, était justement chargé d'évacuer cette charge émotionnelle et ce stress. Ou du moins de le limiter au maximum : « Cette peur de l'échec que ressentent les grimpeurs lors des ascensions en falaise ou en bloc, c'est de la construction mentale, des noeuds au cerveau si vous voulez. Mon rôle, c'est plus de la "dépréparation" que de la préparation, je les aide à laisser le corps faire son oeuvre sans que l'esprit ne le parasite. Mais la simplicité est la chose la plus dure à obtenir. »

Et c'est bien ce travail mental, cette recherche de l'envie de mettre son corps à l'épreuve qui plaît à Alain Robert. Le grimpeur ne retrouve cette sensation dans aucun autre sport ni aucune autre activité. Or, cette adversité le confronte constamment aux plus grands défis qui, une fois relevés, lui offrent les plus grands plaisirs : « Inconsciemment, à chaque ascension, le fait de se confronter à la mort revient. On se dit toujours qu'on risque sa vie, même si c'est intérieur et que ça ne dure qu'une petite seconde. Moi c'est ce que je préfère, se dire que rien n'est jamais acquis, qu'il faut sans cesse se confronter à nouveau, c'est ce qui me pousse à continuer après 40 ans de grimpe. J'ai toujours autant envie d'affronter ma peur. »

Cette envie inépuisable et ces plaisirs insondables ont peu à peu créé chez Alain Robert un besoin sans cesse renouvelé de grimper. S'il refuse le terme de dépendance, il reconnaît être « presque shooté à l'adrénaline maintenant » : « Non pas que ce soit une sensation qui me frappe pendant les ascensions, c'est plutôt que je suis super triste si je ne monte pas en solo. Le jour où je ne ferai plus rien, je vais déprimer. Je ne veux pas être le mec qui regarde les photos de ses exploits passés. » Si tôt ou tard, l'âge de la retraite rattrapera Alain Robert, il en est encore bien loin. La silhouette de l'homme-araignée n'a pas fini de se découper sur les buildings du monde entier.