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Comment le MMA Factory est devenu la dream team du MMA français

Reportage au coeur de cette salle d'entraînement située dans le 12e arrondissement de Paris.

Frédéric Jasseny

Photos de l'auteur

En seulement trois ans, le club de MMA du 12ème arrondissement de Paris s'est hissé en tête des salles française et tutoie de près les meilleures écuries européennes. Le coach Fernand Lopez Owonyebe et son équipe ont placé des combattants dans les grandes organisations mondiales : UFC, Bellator, BAMMA, WSOF, Desert Force, et bien d'autres, avec, chaque mois, une flopée de poulains en voyage sur tous les continents pour casser des bouches. On a décidé d'aller voir sur place pour comprendre la recette de l'usine à champions des sports de combats modernes.

Francis N'Gannou et Christian M'Pumbu en action.

C'est un lundi après-midi comme un autre au MMA Factory. A l'étage, Francis N'Gannou, montagne de 115 kilos pour 1m93, se démène au sol avec Christian M'Pumbu devant deux photographes. Le "Predator" a fait une entrée remarquée à l'UFC en explosant le Brésilien Luis Enrique au 2e round et en impressionnant au passage Dana White, grand manitou de l'organisation. Il est déjà en préparation pour sa prochaine sortie, le 10 avril en Croatie.

Les deux colosses égrènent des litres de sueur sous les recommandations du « coach Lopez », armé d'un plastron de 15 cm d'épaisseur. Taylor Lapilus, lui aussi combattant à l'UFC, déambule dans le hall du club en se tapant des barres avec son pote Mickael Lebout. S'il est en arrêt à cause d'une blessure à l'épaule depuis sa défaite à Mexico en novembre, "Double impact" continue de passer ses journées dans sa « deuxième maison ». Tout près, Valérie Domergue, seule combattante professionnelle de l'équipe, ajuste son planning, entre dates de combats et séances de coaching pour ses kids.

Valérie Domergue.

Au MMA Factory, rares sont les combattants dont le rôle s'arrête à l'entraînement et aux compétitions. Responsable qualité dans un laboratoire d'analyse, Valérie trouve le temps de s'entraîner six jours par semaine et de donner des cours à une cinquantaine d'enfants. Elle fait partie de ces femmes qui luttent pour combattre. « Chaque semaine, j'enchaîne 4 sessions de MMA, deux séances de préparation physique et 2 spécifiques de combat au sol, bien que mes derniers combats ont tous été annulés au dernier moment, depuis un an. »

Sur le tatami principal, le groupe des plus de 77kg s'échauffe tranquillement avant sa séance dédiée. Pour se rapprocher de la réalité du combat, les séances pro sont divisées par catégories de poids. Un luxe qui n'est pas à la portée de tous les clubs. Mais au MMA Factory, on ne manque ni de place ni de chair fraîche. Fernand Lopez débarque et entre dans le vif du sujet : « Deux par deux, ne traînez pas ! »

Une séance pro des + 77 kg.

Après sa séance personnalisée, Francis N'Gannou squatte un banc de musculation, les yeux rivés sur son portable. Samir et Taylor ouvrent un carton d'un de leur sponsor, rempli de tee-shirts, de chaussures de sports et de goodies. Ils partagent le magot avec les autres. Sous les gigantesques portraits à l'effigie des champions du club, les six gros gabarits montent dans les tours, rythmés par le son aigu du chrono qui reproduit les cinq minutes de durée d'un round en MMA. « Engagez votre bassin. Déplacez-vous. Soyez imprévisibles. » Les mots fusent avec le souci constant de se rapprocher de la situation de combat.

Entraîner un athlète de MMA, c'est un course contre le temps et un véritable casse-tête. Il se doit d'être bon dans les trois sphères principales de combat : debout, au sol et dans l'entre-deux (la lutte). C'est comme si on essayait de forger un champion en boxe thaïe, en lutte et en ju-jitsu. Mais pas question de prendre trois coaches différents. Les transitions sont souvent la clé des combats. Traiter les disciplines les unes après les autres n'a aucun sens. On n'envoie pas des coups de poings de la même manière si on peut potentiellement se faire saisir et finir écrasé par une clé de bras. Aujourd'hui, le niveau est tellement haut que les combattants ne peuvent plus se permettre d'exceller dans une seule sphère. Le temps où les spécialistes d'une discipline donnée s'affrontaient est définitivement révolu. Le MMA est maintenant un sport de combat à part entière, avec ses spécificités, ses règles (très nombreuses) et ses codes.

Pendant la session du jour, Lopez met constamment ses élèves en opposition, en donnant des thèmes et en variant sans cesse les sphères de combat. Diplômé de l'INSEP en performance et préparation physique et titulaire de diplômes d'Etat dans quatre disciplines de combat, ce boulimique de sport est sans cesse à l'affût. Quand il n'est pas sur un tatami, l'ancien ingénieur en électrotechnique n'hésite pas à se documenter en préparation physique, physiologie, biomécanique, communication... Et lorsqu'on le questionne sur les clés de la réussite, la réponse ne traîne pas :

« Nous sommes une salle avant-gardiste qui a compris que le développement d'un sportif ne s'arrête pas à l'entraînement. Le rôle d'un entraîneur aujourd'hui, c'est de customiser son équipe pour en tirer le meilleur. On se positionne pour vendre un projet différent. Rien n'est fait au hasard. »

S'il est directeur sportif, il est loin d'être le seul à dispenser la bonne parole. Au contraire, c'est une des clés de la réussite du club : constamment former la relève dans ses propres rangs et recruter les meilleurs potentiels. A l'image de Chabane Chaibeddra qui a emmené Teddy Violet et Arnold Quero se battre au Japon, ils sont onze entraîneurs à avoir reçu une formation d'Etat.

Fernand Lopez en train de soigner un combattant.

Aussitôt la fin de l'entraînement des lourds, les moins de 77kg sautillent derrière le grillage. Lopez soigne la jambe d'un élève, avale un sandwich en vitesse et poursuit sa journée entamée ce matin à 8 heures. Sur le tatami, une tête connue : la Française Anissa Meksen, multiple championne d'Europe et du monde dans plusieurs disciplines de boxe pieds-poings. Elle se dirige vers le MMA après avoir mis à l'amende toute la concurrence en près de 100 combats.

Pour son deuxième cours, elle évolue déjà avec les professionnels du club. Le MMA Factory n'a pas été choisi par hasard : « C'est la référence en MMA, il faut le reconnaître. Il n'y a pas de meilleur club en France ». Si la route est encore longue avant de maîtriser les subtilités du combat au sol, Anissa ne vient pas pour faire de la figuration. Elle se voit bien entrer dans la cage dans six mois et à moyen terme son objectif est clair :
« Mon but c 'est de tout rafler à l'UFC ! », lâche-t-elle avant de rejoindre Valérie et le groupe des six combattants du jour.

A droite, Anissa Meksen.

Lopez secoue sa troupe, enchaîne les exercices spécifiques, met l'accent sur la mobilité, durcit les consignes, réclame de l'incertitude dans les attaques, demande de varier les surfaces de frappe en diminuant l'impact... Bref, il exige de la tactique et du rythme. A tout moment, le téléphone peut sonner et l'un d'entre eux peut embarquer pour le bout du monde disputer une ceinture contre un crève-la-dalle de la même trempe. Il faut être prêt à répondre aux sollicitations. Toujours.

Le groupe du coach Lopez. Tous les combattants sont professionnels et combattent à l'étranger.

Les entraînements en groupe ne sont pourtant pas la norme au club. Il n'y a pas de recette standard : « Chaque et morphologie diffèrent et a donc un programme sur-mesure ». Fernand Lopez a mis au point un coaching global et une démarche tous azimuts. Il part du principe qu'un combattant professionnel ne peut exceller que s'il est entouré par une équipe, professionnelle elle aussi, c'est-à-dire entièrement dédiée à la gestion de sa carrière.

« Chez nous, la préparation physique ne consiste pas à aller grossir les rangs d'une quelconque salle de cross training. Je prends la personne avec ses caractéristiques physiques, son poids, sa morphologie et son de combat, et je planifie un entraînement en adéquation avec ses objectifs. Inutile de faire travailler Francis N'Gannou sur la force par exemple, il est tombé dans la marmite étant petit. Au lieu de ça, il travaille sur l'endurance pour pouvoir rester puissant plus longtemps. »

Avec lui, six préparateurs physiques diplômés distillent leurs conseils. Mais là où le MMA Factory se différencie des autres fleurons de l'Hexagone, c'est dans tout ce qui entoure le travail purement physique.

« Le développement d'un sportif ne s'arrête pas à la fin de l'entraînement ». Ce n'est pas Taylor Lapilus, qui remercie à chaque occasion son préparateur mental Benjamin Baroukh-Ebstein, avec qui il travaille depuis 2 ans, qui dira le contraire. La motivation, la prise en compte des individualités et la planification sont au cœur de la machine. Les entraîneurs de combat ne sont que la partie visible de l'iceberg. Préparateur mental, ostéopathes, diététiciens se croisent dans les couloirs du club. Le souci du détail est parfois poussé assez loin, comme lorsqu'ils conçoivent leurs protège-dents sur-mesure.

La stratégie s'étend vers l'extra-sportif. L'idée est d'aller chercher les compétences là où elles se trouvent et d'être présent à plein temps même s'il faut « venir à 3 heures du matin pour préparer un élève à s'adapter au décalage horaire avant son combat » ou « prendre le temps d'appeler la mère d'un élève pour surveiller son bulletin scolaire ».

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La France acquière une solide réputation avec ses combattants mais beaucoup d'entre eux peinent à exploser au niveau mondial et, donc, pénétrer les grandes organisations. C'est le nerf de la guerre pour tous les managers et coaches : placer leurs poulains dans les meilleures compétitions mondiales. En signant, le combattant peut consacrer 100% de son temps à sa carrière sportive et ainsi disposer des mêmes armes que l'élite internationale. Mais pour signer, il faut percer et donc sacrifier du temps et de l'argent pour atteindre son but.

Fernand Lopez et Kamel Khalfi (président du club) l'ont bien compris. Ils appliquent une stratégie éprouvée pour taper dans l'œil des manitous mondiaux du MMA. Plus qu'un simple matchmaker qui délivre des ceintures, l'UFC est une entreprise avec une stratégie à long terme et une gestion de l'image minutieuse. Lorsqu'il propose l'un de ses combattants, le club transmet un message qui ressemble de près à une lettre de motivation. La proposition s'inscrit dans la durée. Il n'est pas seulement question du pédigrée ou des prouesses passées de leur combattant mais aussi, et surtout, de ce qu'il peut apporter sur le long terme. Les responsables de l'UFC recrutent des salariés, qui diffusent l'image de l'entreprise et de leurs sponsors et poussent le spectateur à payer pour visionner les évènements. Les plus vus regroupent quelques millions de spectateurs sur les cinq continents.

« Je cherche à convaincre en apportant des arguments et en adoptant les codes de communication pour être bref mais complet, détaille Lopez. Je sélectionne quelques infos, des photos et une vidéo courte. J'évoque son particulier et spécifie s'il parle telle ou telle langue. La clé c'est de savoir se vendre ».

On en vient au cœur de la démarche : la création d'une marque. Reconnu pour son palmarès sportif, le succès du club parisien suscite néanmoins questionnements et jalousies. Est-ce que le budget fait la différence ? Est-ce que les relations expliquent tout ? « Posez-vous vraiment la question. Non pas du pourquoi mais du comment ! », martèle Lopez, visiblement lassé des on-dit. Si les performances sportives sont un prérequis, elles ne sont que la première étape. Hors de question pour l'UFC d'ouvrir les portes à un combattant mal entouré ou démuni de stratégie à moyen ou long terme. Le public sera d'autant plus attaché à un sportif et son équipe s'il a pu suivre sa progression et s'identifier à lui. L'UFC, comme d'autres leagues prestigieuses, recrute des potentiels et adhère à un projet global.

Quand les salles de MMA américaines, brésiliennes ou anglaises s'affichent partout, les écuries françaises restent traditionnellement frileuses dans leur approche marketing. S'il confie être prêt à partager et échanger avec les autres acteurs du MMA français, le coach regrette que ses collègues ne se posent pas une question fondamentale : « Comment fonctionne le système ? »

Au MMA Factory, on développe une véritable stratégie média. En 2016, il est impensable pour un combattant de ne pas avoir une page Facebook et une présence sur Twitter et Instagram. Mais encore faut-il s'en servir intelligemment. Pour cela, ils sont épaulés pour animer efficacement leur présence sur le web, à l'image de n'importe quelle personnalité du sport de haut niveau. Le club fait l'objet d'un flux constant de photos de ses combattants, vidéos de promotion, tutoriels d'entraînement... Le tout avec une qualité professionnelle. Et ça paye. En l'espace de trois ans, il est devenu une marque reconnaissable qui dépasse le cadre des sports de combat. Joli tour de force qui a amené quelques sponsors prestigieux dont Reebok, partenaire et équipementier exclusif de l'UFC.

« En disant pourquoi je vends ce projet, et en quoi il est différent, je fidélise des gens qui vont croire autant au projet que moi. »

Le MMA Factory pousse la stratégie dans toutes les directions. Rien n'est laissé aux mains du hasard. Ils vont jusqu'à embaucher un professeur d'anglais pour dispenser trois cours par semaine visant à préparer ses poulains aux interviews avec les médias internationaux.

On en viendrait presque à se demander si le club dispose d'un budget illimité ou pire encore, d'une recette magique. Mais là encore, Fernand Lopez balaye les doutes et partage volontiers ses méthodes :

« Il faut s'avoir s'entourer. Tu vois le système de climatisation de la salle ? Il vaut 25 000 euros. J'ai pris le temps de monter un dossier de publicité et de l'envoyer à des prestataires. J'ai négocié une ristourne avec l'un d'entre eux en échange de publicité. Et c'est pareil sur tout. Si je ne dors parfois 2 heures par nuit c'est pour passer du temps sur mon ordinateur et démarcher chacun des logos que l'on voit dans la salle. »

La recherche de synergies et le partage d'images remplacent le compte en banque bien garni. Chercher le gagnant-gagnant au lieu de mendier des chèques, c'est précisément la différence entre sponsoring et mécénat. Au quotidien, il cherche à mettre en avant l'aura du club et sa notoriété.

« Pour notre com', je vais prendre le temps de faire une vidéo avec un spécialiste, qui respecte les codes de couleurs et de communication du club. Et on a toujours autour de nous un pote qui sait faire ce que l'on recherche, c'est un échange. »

Pour quelques clichés, le pote photographe ou vidéaste s'entraînera gratuitement à vie, par exemple, et prendra ainsi part à l'aventure. La démarche passe aussi par des passages réguliers dans les médias pour expliquer la discipline, très mal comprise en France, comme au micro d'Arnaud Romera sur France 3 ou sur le plateau de beIN Sports, mercredi 17 janvier, en compagnie des jeunes rappeur du groupe Young Boyzz.

Mais la méthode ne s'arrête pas aux cercles extérieurs. La communication interne est aussi prise en compte. Au même titre que les performances sportives, les combattants doivent se faire une place dans l'équipe et contribuer à son rayonnement selon leurs compétences. C'est le management à plusieurs dimensions.

« On doit dépasser la pédagogie traditionnelle où un seul coach tout puissant dicte tout. Je donne ce message à mes employés : je vous recrute sur la base de la croyance au projet. J'ai besoin que tous les membres du club épousent le projet global. La difficulté c'est de former un groupe cohérent avec des égos propres aux sportifs de haut niveau. Je suis ce qu'il se passe autour, notamment à l'INSEP, je garde le meilleur et je transmets. Rien ne sert d'être le seul coach dans la salle. »

Aujourd'hui, un flux incessant de membres du team est venu prendre des nouvelles, partager un moment de rigolade ou un conseil, si bien que le club ressemble davantage à une grande famille qu'à une usine de sportifs de haut niveau.

Au fond, Fernand Lopez n'est rien d'autre qu'un chef d'orchestre qui s'applique à forger des athlètes « multi-compétents », en suivant une formation ou s'entourant de spécialistes dès que le besoin s'en fait sentir. Avec cette stratégie à 360 degrés, le club est devenu la deuxième salle d'Europe par la taille, avec une section MMA de 430 membres dont une soixantaine de combattants pros aux dents longues. Parmi eux, bouillonnent d'impatience d'intégrer l'UFC les plus gros espoirs français comme Karl Amoussou, Damien Lapilus, Samir Faiddine, Bacar Baldé et bien d'autres. A défaut d'être reconnu chez nous comme un sport à part entière, le MMA français n'a pas fini de faire parler de lui dans les cages du monde entier.