« Sur le Tour, ne pas se doper, c'est un peu comme ne pas boire à une soirée d'ados »

Entretien avec Jean-Pierre de Mondenard, ancien médecin du Tour entre 1973 et 1975 et spécialiste de la triche en tout genre au sein du peloton.

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05 juillet 2016, 8:36am

Jean-Pierre de Mondenard a été médecin du Tour entre 1973 et 1975. Spécialiste de la triche en tout genre au sein du peloton, il revient sur les différentes formes de dopage et l'omerta qui subsiste et protège encore les tricheurs.

VICE Sports : Bonjour Jean-Pierre. Juste avant le début du Tour, les médias se sont focalisés sur le dopage technologique depuis la suspension d'une jeune cyclo-crossiste belge qui planquait un moteur électrique dans son vélo. Est-ce une révolution dans le monde de la triche dans le cyclisme ?

Jean-Pierre de Mondenard : C'est nouveau dans le sens où on met un moteur dans le vélo, mais sur le principe, le dopage motorisé, ça date de la nuit des temps ! Les mecs ont toujours trouvé des combines pour ne pas mettre un coup de pédale. Sur la première étape du premier Tour en 1903, Maurice Garin se planque sous une bâche dans sa bagnole et fait la moitié de l'étape comme ça. Il va même remporter le Tour cette année-là et vous pouvez être sûr que si lui a triché, les autres aussi ! Garin, c'était un cador de l'époque, un des seuls à faire du vélo sérieusement.

Effectivement, ça n'a rien de novateur...

Absolument pas non ! Et des exemples comme celui-ci, j'en ai plein. En 1907, une société commercialise un gadget qu'elle baptise "la corde et la tire". Le principe, c'est qu'un type balance au coureur une corde munie d'un bouchon. Sur le vélo, le mec tient le bouchon avec les dents, pendant qu'une voiture devant lui tire la corde et le tracte. C'est très efficace, puisque si les commissaires se pointent, il n'a qu'à lâcher le bouchon, ni vu ni connu.

Jolie invention. Mais la base de la triche, ça reste la poussette, non ?

Totalement. En 1958, Giorgio Mancini a gagné le Giro contre Anquetil sans mettre un seul coup de pédale dans le dernier col ! Il y avait une chaîne de supporters pour le porter jusqu'au sommet. Et pourtant,il y avait des carabinieri sur toute l'ascension. Ils portaient des chasubles où était inscrit : "Ne poussez pas les coureurs, vous faussez la course". Ça n'a pas été très efficace. Aujourd'hui, rien n'a changé...

C'est-à-dire ?

Oh, les exemples ne manquent pas. Nibali s'est fait chopper pour une rétro-poussette sur la dernière Vuelta. C'est rare qu'un cador triche de façon visuelle comme ça puisqu'ils ont toujours les caméras au cul. La victoire de Démare sur Milan-San Remo, c'est la même chose, j'y crois pas beaucoup (il avait été accusé par Matteo Tosatto et Eros Capecchi de s'être accroché à une voiture pour revenir sur les favoris dans les dernières ascensions, ndlr). Pareil pour Bouhanni, sur le Tour l'année dernière, Simon Geschke racontait qu'il ne pouvait pas blairer les cyclistes qui se faisaient pousser par leurs équipiers dans les bosses avant de disputer les sprints. Cette phrase, c'était pour Bouhanni, parce qu'il est coutumier du fait.

A vous entendre, tous les coureurs seraient des pourris...

Pas du tout, je ne vise pas les cyclistes en particulier ! Simplement, il ne faut pas vivre dans le monde des bisounours : la triche est consubstantielle à l'homme. A partir du moment où il y a une compétition, tout le monde est prêt à tout pour gagner. Point. J'observe simplement ces tricheries. Après, s'exciter sur la nature humaine, ça ne sert à rien. Le vrai problème, c'est que la régulation est inefficace et que ces combines sont acceptées et encouragées.

Encouragées par qui ?

Par les anciens cyclistes devenus consultants ou directeurs sportifs et par tous ceux qui gravitent autour du peloton professionnel. Quand je regarde les courses à la télévision, c'est choquant ! J'ai vu un truc qui m'a scotché ces derniers temps, un truc qui montre à quel point la triche est banalisée dans le peloton. C'était sur une étape du tour de Croatie où le coureur échappé avait 1'30'' d'avance sur le peloton. Le consultant, un ancien cycliste récemment retraité, voit la voiture de son directeur sportif prendre le vent à sa place, alors que dans le peloton l'équipe des costauds se dépouille pour écrémer et mange le vent. Ces andouilles à la télé nous sortent : « On voit que le directeur sportif a du métier. » Mais je rêve ! Je rêve ! Le consultant c'est Steve Chainel. Lui, alors lui, il a aucun problème pour tricher. Et le journaliste renchérit bien sûr. Le message envoyé aux cyclistes, c'est "allez-y, trichez", alors que normalement dans ces situations, le commissaire se pointe et vous descendez de vélo. Le sport, ça ne m'intéresse pas dans ces conditions. Je me gêne pas pour le dire, je cartonne tous les nazes qui font ça. Mais ça en dit long sur l'esprit qui règne dans le cyclisme de haut niveau...

Quand vous étiez médecin du Tour et des autres courses ASO (l'organisateur de la Grande Boucle, ndlr) entre 1973 et 1975, vous avez observé cette culture de la triche ?

Sans arrêt ! Pendant un Tour de France, je rentre à l'improviste dans la chambre d'un coureur qui avait sa valise défaite : elle était pleine d'amphétamines. Je l'engueule, et le mec me répond : « Mais si j'ai pas ma piqûre, j'ai l'impression d'être tout nu sur le vélo ». Ce n'est pas un junkie attention, c'est simplement qu'il se dit que tout le monde en prend et qu'il est désarmé sans. C'est ce que j'appelle le dopage à réaction, les coureurs se chargent parce qu'ils sont convaincus que tout le monde le fait. A raison, souvent. Pareil pour Freddy Maertens (vainqueur de la Vuelta 1977, ndlr) sur Paris-Roubaix ! Ce jour-là, il chute à trente bornes de l'arrivée et monte dans ma bagnole parce qu'il n'y a plus de place dans l'ambulance. Je lui dis qu'il est barjot de prendre des corticoïdes. Lui il me répond : « Mais quand j'en prends je peux tirer la grosse (emmener un gros braquet, ndlr) et surtout je sens pas les cahots des pavés. » Il faut avoir fait du vélo pour comprendre à quel point les coureurs ressentent le besoin de se doper.

L'autre truc surprenant, c'est de voir que des anciens dopés notoires sont, ou ont été, à des hauts postes d'encadrement comme Alexandre Vinokourov à Astana ou Bjarne Riis auparavant dans l'équipe Saxo-Tinkoff...

C'est sûr qu'il faut voir où sont les mecs qui trichaient à l'époque. En France c'est pareil d'ailleurs. Bernard Bourreau il s'est fait gauler deux fois, et qu'est-ce qu'il fait aujourd'hui ? Il est sélectionneur de l'équipe de France. Le pire, c'est Roger Legeay. Je l'ai gaulé avec des stimulants et des amphétamines sur le Paris-Nice 1974. Et maintenant, il est à la tête du Mouvement Pour un Cyclisme Crédible (une association qui regroupe une cinquantaine d'équipes cyclistes et d'organisateurs de courses en lutte contre le dopage et pour la transparence, ndlr)...

Tout le monde a le droit à la repentance...

Bien sûr, mais il n'empêche, le fait que des anciens dopés soient encore dans le milieu en dit long. Ceux qui refusent le dopage, eux, n'ont pas la même longévité.

A ce sujet, Christophe Bassons (ancien coureur Festina qui voulait lever l'omerta sur le dopage et qui a été ostracisé du peloton dans les années 90-2000 ndlr) est un cas assez emblématique.

Oui et non, car aujourd'hui, Christophe Bassons est quand même responsable de l'Agence française de lutte contre le dopage pour la région Aquitaine-Limousin. Mais c'est vrai qu'en brisant la loi du milieu quand il était coureur pro, il s'est attiré la haine de tout le monde. Je me souviens des Quatre Jours de Dunkerque en 2001 où il abandonne pour sa dernière saison sur le circuit. Les autres lui rendaient la vie impossible vraiment. Pascal Chanteur, son ancien coéquipier et accessoirement ancien dopé, l'a très mal traité ce jour-là. Quand il voit Bassons s'arrêter sur le bord de la route, il fait le signe de la victoire. Quand je pense qu'aujourd'hui ce mec est le patron du syndicat des coureurs professionnels depuis 2008, c'est symptomatique... Je me souviens aussi, quand Bassons était l'équipier de Laurent Brochard, que ce dernier refusait de prendre ses bidons et lui disait : « Casse-toi ». A son propre équipier ! Mais l'exemple le plus mémorable, ça reste le Tour 1999, quand Armstrong avait fait rouler son équipe sur Bassons qui s'était échappé. Il a été vaincu par le harcèlement et le dédain du milieu.

A vous entendre, on a l'impression qu'au-delà de l'amélioration des performances, le dopage reste un passage obligé pour se faire accepter du peloton...

Il y a de ça. Ne pas se doper, c'est un peu comme ne pas boire à une soirée d'ados où tout le monde se fait des amis en picolant. C'est un rite de passage. Philippe Gaumont (ancien coureur Cofidis, ndlr) l'a très bien expliqué. Pour sa première prise de pot belge, un mélange de cocaïne, d'amphétamines et de caféine, ses coéquipiers ont tous pressé sur la seringue tour à tour pour l'intégrer.

Vous dites que la régulation est inefficace. Pourtant, elle n'a jamais été aussi présente, entre les passeports biologiques, les contrôles urinaires, sanguins et la géolocalisation...

C'est sûr, les types font quatre prises de sang par an, on les réveille à 6 heures du mat' ou 11 heures du soir. Le plus étrange, c'est qu'ils acceptent. Mais s'ils acceptent, c'est qu'ils trichent encore mieux ! La lutte anti-dopage se fait baiser en permanence, ça prouve bien que le mal est encore là et que le renouveau, c'est du pipeau.

Qu'est-ce qu'il faudrait faire pour la rendre plus efficace ?

Ce qu'il faut, c'est que les gens qui sont là pour assurer la réglementation le fassent vraiment.

C'est quoi le problème avec les médecins, les commissaires de course, tous ces gens censés assurer le respect des règles selon vous ?

Ces types, ils sont passionnés, tout ce qu'ils veulent c'est être proche de leurs idoles. Leur ambition c'est d'être copain avec le champion, c'est pas de l'emmerder. C'est un peu le syndrome de Stockholm, comme l'hôtesse de l'air amoureuse du pirate aérien. Les médecins qui assurent les contrôles, ils assurent des vacations, mais à la limite ils paieraient pour y aller. Être à la table de Hinault, être à son mariage, devenir le parrain de son fils, vous imaginez ce que ça représente pour un fan de cyclisme ? Quand j'étais médecin sur le Tour, j'ai vu ça de mes yeux. Combien de fois le coureur offrait son maillot au médecin, qui allait le chercher dans le car, et pendant ce temps, le gars pissait ce qu'il voulait dans le flacon.

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Vous n'avez pas l'air fan de la façon dont est menée la lutte anti-dopage actuellement...

Le camp du dopage me gonfle, mais le camp de l'anti-dopage aussi ! Depuis 40 ans, je dis qu'ils sont nuls, que c'est enfantin de passer à travers leurs contrôles. Les mecs pensent plus à défendre leur place qu'à secouer le cocotier. La meilleure illustration c'est Tygart, le patron de l'agence américaine de lutte anti-dopage. Quand il sort le dossier d'Armstrong en octobre 2012, il parle du programme de dopage le plus sophistiqué de l'histoire du sport. Mais Ullrich avait le même, Pantani aussi ! Même Armstrong l'a dit dans son interview avec Oprah Winfrey, son système n'était pas plus poussé que celui des Allemands de l'est 20 ans plus tôt. Mais Tygart dit ça pour se mettre en valeur et dire qu'il fait du bon boulot. L'AFLD (Agence Française de Lutte contre le Dopage, ndlr), elle, a une autre technique pour se protéger et protéger les cyclistes. Elle soutient qu'elle attrape peu de coureurs parce qu'il n'y a pas beaucoup de dopage. Tout simplement. C'est comme ça qu'un camp nourrit l'autre et que tout le monde se tient par la barbichette. Tranquille.

Donc à vous entendre, rien n'a bougé depuis l'affaire Festina ?

Les seuls capables de faire bouger les choses, ce sont les politiques. Mais ils ne font rien ! Chirac, il voulait profiter de la lumière de Virenque et vice versa. Le champion susurre à l'oreille du politique que le dopage c'est marginal, qu'ils sont surhumains et en pleine santé après leur carrière. De leur côté, les politiques sont charmés et tellement fiers qu'ils vont serrer la louche à tous les dopés de la création.

Quand il était ministre des Sports entre 2004 et 2007, Jean-François Lamour a quand même ouvert un département de recherche médico-sportive à l'Inserm.

Mais c'est bidon ! J'ai pas encore vu un truc qu'ils aient produits qui serve à quelque chose. Vous n'imaginez pas combien d'études scientifiques sont bidonnées pour avoir des budgets ou se placer dans les revues phares. C'est toujours la même chose ! Leur première étude établissait que la pratique du vélo pro allonge la vie de 6 ans. Ça veut dire quoi ? Que le dopage rallonge l'espérance de vie ? Mais dans ce cas j'arrête illico la lutte anti-dopage et je mets tout le monde à l'EPO ! Ils sont tellement dans leur bulle qu'ils ne se rendent pas compte de ce qu'ils disent. Et derrière, une fois qu'il se fait gauler, Rasmussen (coureur danois suspendu en 2007, ndlr) répond aux médias sur les risques de santé qu'il aurait pris : « Mais pas du tout ! Une étude montre qu'on vit plus longtemps avec ! »

Aujourd'hui, on parle beaucoup d'un cyclisme devenu plus propre, du côté des coureurs français notamment. Vous y croyez ?

C'est difficile de répondre. Ce que je peux vous dire, c'est que toutes les expériences que j'ai eues du sport de haut niveau m'ont prouvé que c'était un monde hyper médicalisé. Personne ne pédale sans rien prendre. Il y en a qui prennent des produits indécelables, il y en a qui prennent des trucs qui ne sont pas dans la liste mais qui sont des produits dopants. A ce jour, je ne crois pas une seconde que les Français ne soient pas en dehors des clous, mais pas une seconde. Qu'ils prennent moins de risques ou aient moins de libertés que dans d'autres pays, c'est possible, mais qu'ils respectent les règles à 100%, impossible. Ou alors on aurait recruté les coureurs français sur Mars. Ce sont des hommes, c'est normal qu'ils trichent !