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Le Red Star en National : attention au traquenard

Quentin Müller

Quentin Müller

À mi-chemin entre le professionnalisme et l'amateurisme, la troisième division française ne fait rêver personne. Pourtant, de nombreux clubs et joueurs recalés s'y tirent la bourre, avec l'espoir de monter en Ligue 2. C'est le cas du club de Saint-Ouen.

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« Tous les week-ends ce sont des traquenards sur de tous petits terrains, avec peu de spectateurs. » De son passage en National, la troisième division française, Samuel Allegro ne garde pas un souvenir impérissable. Passé de la fin des années 90 au début des années 2000 au Louhans-Cuiseaux FC et à La Roche-sur-Yon Vendée Football, puis par le Red Star de 2011 jusqu'en 2015, le défenseur central a souffert. « Tous les joueurs veulent être transférés quand on descend en National. On se dit qu'on quitte le milieu pro et que notre propre carrière prend une mauvaise tournure. »

Point de confluence entre le monde professionnel et le monde amateur, le National est un immense bouillon de culture qui regroupe actuellement 17 équipes (moins une après le retrait du SC Bastia, ndlr) dont 14 n'ont jamais connu de leur histoire la Ligue 1. Avranches, Béziers, Chambly, Cholet, Les Herbiers, rares sont les villes qui sentent le football. « En plus de ça, un joueur de National peut faire jusqu'à huit heures de bus après un match malgré la fatigue et la nécessité d'une bonne récupération », sait Samuel Allegro. De Dunkerque à Béziers, les deux clubs les plus éloignés de National, il faut compter pas moins de 9h30 de déplacement en bus. « Il n'y a pas de moyens pour prendre l'avion ou pour prendre le train. Le National, il faut s'en extirper au plus vite », ajoute t-il.

« Notre Ligue 2 et le National sont d'un super niveau contrairement aux autres ligues inférieures dans les pays européens »

Jean-Marc Furlan, entraîneur du Stade brestois en Ligue 2.

Pour une équipe de Ligue 1 en dépôt de bilan, comme pour une équipe de Ligue 2 reléguée, il n'est donc pas facile de remonter. Et pour cause : le National est loin d'être une division au niveau de jeu ridicule et aux joueurs davantage concernés par la buvette d'après-match que par la volonté d'en découdre. C'est en tout cas ce que pense Jean-Marc Furlan, entraîneur de Brest passé une saison en National avec le FC Libourne-Saint-Seurin : « C'est un championnat difficile, où il y a déjà une culture tactique, de la contre-attaque, et surtout de la dépense physique sur le plan défensif. Autant on peut critiquer notre Ligue 1, autant notre Ligue 2 et le National sont d'un super niveau contrairement aux autres ligues inférieures dans les pays européens », assure t-il. Selon lui, le football français prend de l'intérêt dès l'étage en-dessous : en CFA.

Le Red Star remporte le titre de champion du National en 2015. Ici, Samuel Allegro, capitaine de l'époque, avec le trophée de champion, porté en triomphe par les fans audoniens. Photo Christian Lagat via Flickr.

L'Hexagone est l'un des pays au monde qui forme et exporte le plus de joueurs. « On forme une quantité industrielle de joueurs », corrobore Furlan. Mais à chaque étape de la formation des clubs professionnels, un lot de joueurs n'est pas reconduit, pour des raisons sportives, scolaires ou comportementales. « Donc, tous les ans, les clubs pro doivent se séparer de jeunes talents qui rebondissent ensuite en CFA ou en National. Il y a alors une émulation et une compétition parce que les joueurs recalés veulent tous prouver leur valeur. D'où le bon niveau de cette division. » Samuel Allegro, du haut de ses 39 ans, se souvient de l'engagement de la division : « Physiquement, j'avais plus souffert en National qu'en Ligue 1.» Même son de cloche pour Naïm Sliti. Son petit mètre 73 a connu le National avec le Red Star lors de la saison 2014-2015 ponctuée par une montée en Ligue 2. Le milieu de 25 piges, international tunisien, se rappelle de la difficulté d'évoluer à cet étage : « C'est plus compliqué pour les [petits] joueurs techniques [car] le National est un championnat costaud, physique, avec des matches galères et bourbiers. » Promu dès sa première saison avec le club francilien, il goûte à la Ligue 2, puis à la Ligue 1 avec Lille et Dijon qu'il a rejoint cet été. « L'écart est plus important entre la Ligue 1 et la Ligue 2 qu'entre le National et la Ligue 2 », assure t-il.

En National, championnat particulièrement jeune, ils sont nombreux à jouer des coudes pour attirer l'attention des observateurs de Ligue 2 ou Ligue 1, venus les observer. Élu étoile France Football 2003 en National, Samuel Allegro est engagé la même année par Metz, alors deux échelons au-dessus : « Je conseille à beaucoup de joueurs que je connais d'aller en National, même si les salaires sont assez bas. Je sais qu'il y a plus de recruteurs en National qu'en Ligue 2, car beaucoup de bons joueurs sont sortis sans avoir finir pro et sont à la relance. »

Naïm Sliti, aujourd'hui à Dijon, a joué trois saisons au Red Star, participant à la montée du club en Ligue 2. Photo via Facebook.

Yannick Kamanan a quitté prématurément le centre de formation du Mans en 1999 pour rejoindre celui de Tottenham, en Angleterre. Après quelques années passées à côtoyer les Ledley King et Peter Crouch en équipe de jeunes, il décide de retourner en France pour jouer dans une équipe première. « Je me suis impatienté car je voulais jouer, alors je suis parti de Londres pour aller en Ligue 1 », se rappelle t-il. Mais en Ligue 1, on l'envoie derechef en National pour que le joueur fasse ses armes. Des expériences à Dijon, sous les ordres de Rudi Garcia, puis au Gazélec Ajaccio, très éloignées du monde professionnel, il se souvient : « Les villes où on se déplaçait ne ressentaient pas vraiment le football. Je me souviens de clubs comme Angoulême, Sète 34 ou Raon-l'Étape. Je ne veux pas manquer de respect à personne mais si on m'avait dit que je jouerais un jour contre des clubs comme ça... C'était des trous bizarres... J'avais connu Tottenham, donc c'était dur à avaler mais je voulais jouer, j'étais jeune. »

>> Lire aussi : Le National, tremplin ou traquenard ?

Gilles Favard, conseiller sportif et consultant mercato de la chaîne L'Équipe, est moins optimiste sur le National comme entité incubatrice de jeunes talents gâchés. « Sur le nombre de joueurs qui y sont passés, qui se sont vraiment révélés au haut niveau ? Il n'y a que deux noms : Valbuena et Ribéry. Malcuit n'a fait que quelques matches avec Monaco, puis est parti à ÉFC Fréjus Saint-Raphaël en National, puis à Niort en Ligue 2 et est remonté ensuite à Saint-Etienne en Ligue 1... Mais c'est un joueur qui a 26 ans… », souffle t-il.

Jean-Marc Furlan était monté en National avec Libourne-Saint Seurin en 2003. Photo Reuters.

Presque totalement absente des télévisions, la troisième division française ne bénéficie d'aucun droit TV. Un manque à gagner colossal qui pèserait pas moins de 4,5 millions d'euros selon Gilles Favard. « Dans le National, les clubs de football ne peuvent vivre que des recettes des buvettes, des petits sponsors locaux et de leur affluence qui ne représentent souvent rien. Puis les municipalités n'aident pas », rapporte t-il. Petits clubs habitués de la CFA2 ou de la CFA, gros clubs en situation de traumatisme financier, club moyen aux finances fragiles, aucune équipe n'a réellement l'ambition de se stabiliser en National. Selon Samuel Allegro, la troisième division doit être réformée : « C'est un championnat qui est viable pour aucun club. Il n'y a presque aucun revenu pour un club et on lui demande pourtant de s'aligner sur des contrats fédéraux souvent trop coûteux pour les petits clubs. » Rémunération minimale d'un joueur selon le niveau des états de service précédant du joueur, d'un précédent contrat pro ou non, le contrat fédéral est un poids pour de nombreux petits clubs. Jean-Marc Furlan confirme : « Les contrats fédéraux provoquent des explosions financières chez les petits clubs qui n'ont pas les moyens, ni les recettes pour amortir. »

Danilson Da Cruz et Florian Makhedjouf avec le trophée de champion de National. Photo via Facebook.

Pour rappel, hormis le Red Star et Laval, habitués de la Ligue 2, aucun club de National ne dépasse les 3 millions d'euros de budget annuel. Même si l'ancien entraîneur de Troyes refuse de mêler l'économique au sportif, l'homme reconnaît que le National n'est pas la division rêvée : « C'est un championnat très dangereux pour les présidents, car ça coûte très cher au final d'y rester. Le National est donc plus dangereux que la Ligue 2 et encore moins rémunérateur sur le plan économique. Déjà que le foot français n'est pas viable économiquement, alors imaginez en National… »

Pour en sortir, un club n'aura pas forcément besoin d'un buteur et d'un bon gardien, mais d'un collectif soudé. « Pour monter en Ligue 2, tu as besoin d'un très bon groupe collectif qui s'exprime en harmonie. Il faut des capacités de défense et de contre et avoir aussi une équipe athlétique », conseille Furlan. Samuel Allegro est remonté en Ligue 2 avec le Red Star lors de sa dernière saison avec le club. « C'est un championnat très serré. La dernière fois, il y avait environ huit équipes à deux journées de la fin qui pouvaient remonter. » Si le Red Star est leader du championnat avec trois victoires et un nul en quatre journées, l'effectif et le staff sont bien conscients que cette saison de National sera tout sauf une partie de plaisir.