Quantcast

Comment N'Golo Kanté est devenu un crack en Angleterre

De Suresnes à la Premier League, retour sur le parcours de l'inoxydable milieu de terrain de Leicester City, as de la récupération et international en puissance.

Raphaël Cosmidis

Reuters staff

Quand le championnat d'Angleterre devient officiellement la "Premier League", en 1992, Leicester City évolue en deuxième division anglaise. Les Foxes viennent de rater la montée et assistent à cette grande fête en rêvant de la rejoindre. Vingt­-quatre ans plus tard, ils pourraient bien être les vainqueurs les plus improbables de l'histoire de la compétition. Un Français se trouve au centre de ce potentiel tremblement de terre : il s'appelle N'Golo Kanté, mesure 1m69 et s'avère être l'incarnation de la robustesse.

Le rassurant dicton "la taille ne compte pas" a rarement connu un meilleur défenseur. Malgré sa petitesse, N'Golo Kanté fait partie des joueurs les plus imposants d'Europe cette saison. En football, la taille n'indique de toute façon pas grand chose sur le niveau du joueur. Mais elle est souvent recommandée au milieu quand on vit de ce que fait N'Golo Kanté : récupérer le ballon. Transfuge du Stade Malherbe de Caen l'été dernier, Kanté a rapidement intégré le top des charts dans ce domaine en Premier League. Seul un joueur, Idrissa Gueye, lui aussi venu de Ligue 1, combine aussi bien tacles réussis et interceptions outre­-Manche, dépassant les quatre par match dans les deux catégories. Gueye porte les couleurs d'Aston Villa, dernier du championnat anglais. N'Golo Kanté et Leicester sont, eux, leaders.

Préselectionné par Didier Deschamps pour les prochaines rencontres de l'équipe de France fin mars, Kanté n'a encore jamais connu le maillot bleu. Binational (il détient également la nationalité malienne), le milieu défensif de Leicester est candidat à l'Euro 2016. S'il joue au même poste que le coach des Tricolores à l'époque, Kanté est régulièrement comparé à une autre vieille gloire française : Claude Makelele, lui aussi passé par la Premier League, et même sous les ordres de Claudio Ranieri (à Chelsea), aujourd'hui entraîneur de Leicester. En septembre 2015, le technicien italien faisait le rapprochement entre les deux hommes, disant de Kanté : « Il peut énormément s'améliorer et jouer comme milieu central comme Makelele quand je l'avais. »

Le parallèle est sans doute inévitable : Kanté et Makelele sont petits, jouent à peu près dans les mêmes zones, et étonnent par leur propension à récupérer des ballons jusqu'à épuisement de l'adversaire. « Kanté est incroyable. Il récupère tous les ballons. Dans ce stade, dans les autres stades, partout », s'extasiait Ranieri en décembre dernier. L'hyperactivité de son joueur le poussait même à prononcer l'absurde il y a quelques semaines. « Je ne serais pas surpris qu'un jour, il soit à la réception de son propre centre et mette la tête. »

N'Golo Kanté face à Olivier Giroud lors de l'affrontement entre Arsenal et Leicester le 14 février dernier. Avant de se retrouver à Clairefontaine ? Crédit : Reuters.

Le déplacement des Foxes à l'Emirates Stadium, il y a un mois, pour y affronter Arsenal, a définitivement couronné N'Golo Kanté. Là-­bas, face à un concurrent pour le titre de champion, Kanté fait tout, récupère tout, relance tout, arrête tout, y compris Mesut Özil et Alexis Sanchez. Malgré la défaite de son équipe, le Français est la star du match. Six ans après un contrat amateur signé à l'US Boulogne, Kanté dégoûte un champion du monde et un des vainqueurs de la dernière Copa America.

***

« On a vu débarquer un tout petit bonhomme », raconte Philippe Cadart, correspondant à la Voix du Nord, et témoin du passage de Kanté dans le Pas­-de-­Calais. Au­-dessus du lot à Suresnes, en Promotion d'Honneur (huitième division française), il est repéré par l'US Boulogne en 2010. Il attendra 2012 pour enfin y percer : trente­-sept matches en Ligue 2 et une impression visuelle particulièrement marquante. « Il a commencé à jouer et il a crevé l'écran très vite », confirme Philippe Cadart.

Une saison complète à Boulogne suffit à Kanté pour aller plus haut. À l'été 2013, il rejoint Caen. Boulogne, qui n'a pas su verrouiller son contrat, ne touche rien, et ne touchera rien non plus sur son transfert vers Leicester. Coup dur pour les Boulonnais, mais affaire en or pour les Caennais. La première saison de Kanté en Normandie coïncide, et le verbe est mal choisi, avec la remontée en Ligue 1. Lors de la suivante, et après des débuts catastrophiques, Caen se sauve en deuxième partie de saison. Kanté explose au milieu, à la fois défensivement, son domaine de prédilection, et offensivement, en participant de plus en plus aux offensives de son équipe. La progression est fulgurante et surprend même Philippe Cadart : « Il n'était pas du tout à ce niveau­-là à Boulogne. Il faisait des grands matches, c'était un vrai râtisseur de ballons, mais à l'époque il n'était pas très bon dans la dernière passe. Il a grandement progressé dans la dernière passe. Il a densifié son jeu. »

Emmanuel Imorou, latéral gauche de Caen, a cotoyé N'Golo Kanté lors de la saison 2014/2015, celle qui l'a révélé au grand public. Il est convaincu que son ancien coéquipier peut encore s'améliorer offensivement : « Là où il peut progresser, c'est dans la dernière passe et dans le fait de plus tenter sa chance. Il n'a pas une mauvaise frappe, il est capable de prendre plus de tirs à 20­-25 mètres des buts. Parfois, il a tendance à se précipiter un peu trop dans les trente derniers mètres pour faire une passe de qualité ou faire le bon choix. »

En dépit des progrès immenses qu'il a réalisés, Kanté se caractérise d'abord par la dimension qu'il prend en phase défensive, quand il faut aider les siens à regagner le cuir. Ses 169 centimètres paraissent alors trois fois plus. Ses jambes semblent s'allonger, ses épaules s'élargir, et la fuite impossible. « À l'entraînement, c'était impressionnant dans la mesure où quand tu es face à "NG", tu es déjà prêt à perdre le ballon. Il sait ce que tu vas faire. Quand toi, tu n'as pas encore décidé si tu vas aller à droite ou à gauche, il sait déjà où tu vas aller. Et il t'a déjà pris le ballon que tu n'as même pas compris, explique Emmanuel Imorou. J'ai souvenir d'une fois, en stage, en début de saison, où le ballon va vers la ligne de touche et souvent dans ces situations­-là, quand le joueur est pressé, il fait une feinte de corps d'un côté et il va de l'autre. Donc c'est ce que je fais, et je me dis "Bah c'est bon !". Sauf que quand je suis parti de l'autre côté, il était déjà devant moi. Il était déjà là et il m'a pris le ballon. »

Là réside le talent premier de Kanté, dans sa capacité à remporter tous les duels, même ceux qui s'annonçaient perdus. « Dans le volume de jeu, c'était énorme. C'était un gars capable d'être devancé de deux mètres, de rattraper le mec et de le tacler sans faire de faute », avance Philippe Cadart. Les qualités athlétiques de Kanté subjuguent. Précieux est ce mélange entre endurance et vivacité. « C'est un mec qui court partout et tout le temps. C'est phénoménal », s'enthousiasme Emmanuel Imorou.

Reconnu pour ses aptitudes physiques, N'Golo Kanté mériterait en revanche plus de reconnaissance pour sa facette intellectuelle. Quand on parle de sport, les neurones sont souvent snobées, prises à la légère, notamment par ceux qui suivent ça de loin. « Vingt­-deux mecs qui courent derrière un ballon, tu sais, moi... » Mais les meilleurs sont très souvent les plus intelligents, et réciproquement. Si Kanté récupère tant de ballons, ce n'est pas seulement parce qu'il est doté d'un corps d'alien, c'est parce qu'il sait s'en servir. Et que là­-haut, les circuits fonctionnent. « Il est génial parce qu'il lit la situation très bien. Regardez­-le et vous verrez son mouvement, sa façon d'attirer le ballon. Il est très malin et très rapide dans son mouvement », affirme Ranieri. « Maintenant que je le connais, je me rends compte qu'il a une faculté d'analyse et d'anticipation exceptionnelle », appuie Emmanuel Imorou. Ou comment mettre à profit les dons de la nature, et le résultat de son travail. « Avec son centre de gravité assez bas, il a des appuis extraordinaires. Il est capable de jaillir sur l'adversaire, d'anticiper, de se mettre entre le ballon et l'adversaire, de lui prendre le ballon. »

Quand on regarde un match de Leicester City, il arrive fréquemment que Kanté, hors­-champ quelques fractions de seconde plus tôt, apparaisse à l'écran et vienne couper une ligne de passe devant un adversaire. Ces récupérations­-éclair, nourries d'une lecture parfaite du jeu et de l'adversaire, permettaient à Caen de pratiquer un jeu d'attaque très rapide, chose qu'on retrouve chez les Foxes. Et Caen en est conscient. « Le coach (Patrice Garande, ndlr) nous parle souvent de Leicester. Il nous dit qu'ils nous ressemblent. Ça a pu aider N'Golo dans la mesure où il retrouve le qu'on avait ici, admet Emmanuel Imorou. À la récupération, il te fait un bien incroyable. Pour nous, une équipe qui va tout de suite vers l'avant à la récupération de balle, cette faculté non seulement à récupérer les ballons, mais après avoir fait l'effort de récupération, à être capable de percuter et d'aller casser des lignes balle au pied, c'était parfait. »

***

Recruté par Leicester en s'appuyant sur les statistiques, contre la volonté de Claudio Ranieri (qui s'en excusera très vite à un collègue : « N'écoute plus jamais ce que je dis »), et recommandé par un scout, Ben Wrigglesworth, qui a depuis quitté les Foxes pour Arsenal, N'Golo Kanté et son parcours disent finalement beaucoup sur le football. D'abord, que le centre de formation n'est pas indispensable à une carrière professionnelle. Ensuite, que la progression n'a pas d'âge. Enfin, que toutes les personnalités peuvent réussir, et qu'elles se traduisent parfois étrangement sur le rectangle vert.

« C'est l'opposé de ce qu'il est sur le terrain », prévient Philippe Cadart. « Il est très introverti. Il ne parle pas en fait. C'est pas qu'il parle peu, c'est qu'il ne parle pas », assure Emmanuel Imorou. N'Golo Kanté, monstre d'agressivité intelligente sur le terrain, est en réalité quelqu'un d'extrêmement réservé. Quand il est revenu à Caen, quelques semaines après avoir signé en faveur de Leicester, il n'avait pas changé. « NG n'a pas d'étoiles dans les yeux. On ne sait pas ce qu'il ressent. On lui dit "Alors alors, c'est comment, c'est comment ?". Il te dit "Non non, tranquille." NG, c'est toujours neutre. Il ne s'enflamme jamais, et ne sera jamais totalement négatif », insiste Emmanuel Imorou.

Dans le Pas­-de-­Calais, déjà, Kanté détonnait. « C'était un gosse très timide, qui regardait le bout de ses baskets, qui se promenait avec sa trottinette. À Boulogne, il y a une grande côte pour aller au centre d'entraînement, et il la montait avec sa trottinette, c'était marrant », sourit Philippe Cadart. Du terrain au vestiaire, Kanté fait le grand écart, entre dureté sur l'homme et bienveillance permanente. « C'est la gentillesse par excellence. Il a toujours le sourire. Il est trop gentil ! C'est un ange. On ne peut pas ne pas s'entendre avec lui. C'est le mec le plus simple du monde. On sait qu'il ne prendra jamais la grosse tête, qu'il gardera toujours les pieds sur terre. Il est très simple et très humble », approuve Emmanuel Imorou.

Jusqu'où ira avec N'Golo Kanté ? Emmanuel Imorou lui voit peu de limites. « Honnêtement, pour moi, "NG" pourrait jouer partout...parce qu'il serait capable aussi de poser le ballon, de le garder, de le faire tourner, sans aller percuter forcément vers l'avant, même si ça met toutes ses qualités en avant. » Récemment, certaines rumeurs, plus ou moins fiables, affirmaient que son nom avait été évoqué au Real Madrid...En attendant de découvrir un très grand club, Kanté est à neuf matches d'être champion d'Angleterre avec une équipe qui luttait pour le maintien il y a un an. Un tel exploit l'enverrait sûrement à Clairefontaine pour se préparer à l'Euro. Reste à savoir s'il irait en trottinette.