Dans l'ombre des joueurs, des anonymes participent aussi à l'Euro

Les footballeurs ne sont pas les seuls à cravacher pendant la compétition. Il y a aussi des gens comme vous et nous qui bossent pour se faire un peu de thunes.

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juin 29 2016, 9:45am

Illustrations Lucile Lissandre

L'Euro c'est bien sûr L'Equipe de France, les fan zones, des affrontements de hooligans, Zlatan, l'Espagne, la Nationalmannschaft, une porte de sortie pour François Hollande. Mais c'est avant tout une grande fête qui a ses invités VIP, les joueurs de foot, mais aussi tout un tas de petits anonymes qui participent également à l'Euro, loin des rectangles verts. Témoins de Jéhovah, vendeurs de bières et de saucisses, stadiers ou distributeurs d'échantillons de parfums, ils ont tous leur mot à dire, qu'ils soient fans de foot ou pas.

Daniel, témoin de Jéhovah, section Saint-Denis, a son stand de tracts.

VICE Sports : Qu'est-ce que l'Euro va apporter à la France ?
Daniel : De la cohésion sans doute. La cohésion est importante, que ça soit pour un témoin ou pour un citoyen comme vous.

Et qu'est-ce que l'Euro va vous apporter ?
Je tiens à dire que tout ce que nous proposons ici est gratuit. L'Euro est l'occasion pour nous de discuter avec plus de monde, de guider ceux qui le souhaitent. Mais c'est vrai que le fait de se placer devant le stade de France quelques heures avant un match et un avantage stratégique. Nous nous sommes réunis avant la compétition pour nous organiser, nous placer. Attirer toujours plus d'adeptes et mettre toujours plus de gens sur la bonne voie est un but important pour les témoins.

Les supporters sont-ils spécialement réceptifs ?
Ça dépend des heures. C'est sûr que si on plantait notre rayon ici à 3h00 du matin après un match on n'aurait aucune utilité devant des supporters bourrés.

Les témoins de Jéhovah ont quel regard sur la machine football ?
Le foot comme sport c'est du loisir et c'est bien pour son expression personnelle mais on prône toujours le juste milieu. L'affaire Benzema, les bastons à Marseille, on en est loin. C'est pour ça que je regarderai de chez moi cet Euro, tranquillement devant ma télé.

Anais distribue des échantillons de parfums Zlatan. Brune âgée de 23 ans.

VICE Sports : Le football vous effraie t-il au point de travailler à tous les matches ?
Anaïs : Je sais que mon copain ne sera pas disponible et préférera être avec tous ses potes, alors je préfère faire fructifier ce temps en travaillant.

Pourquoi la majorité des femmes vont fuir le domicile conjugal ?
Parce que le football n'est pas vraiment fait pour nous. C'est du bruit, des cris, de la bière, des apéritifs gorgés de matière grasse et surtout 22 débiles qui tapent dans un ballon et travaillent tels des scientifiques ou des surhommes pour seulement se contourner les uns les autres. Si tu regardes bien, le foot n'a pas grand sens.

L'Euro n'est donc pas vraiment une opportunité pour la gent féminine ?
Ça m'a décidé à travailler plus tôt que prévu puis ça me permet de passer plus de temps avec ma famille.

Tu ne supportes aucune équipe ?
Je m'en fous du foot mais sans doute la Suède, car Zlatan m'embauche.

Mohammed, vend des bières et des hot-dog sous le périphérique qui longe le Stade de France. 53 ans, petit, chauve.

VICE Sports : Le business tourne mieux depuis l'Euro je présume ?
Mohammed : Pas vraiment. C'est calme pour l'instant. On a donc mis des tactiques en place. J'ai dû apprendre quelle couleur et quel maillot représentait quel pays. Et quel joueur célèbre je pourrais gueuler au micro pour attirer les hordes de supporters dans mon snack.

Vous avez ouvert spécialement pour l'occasion ?
Non, on est la depuis 1998 et j'espère qu'on gagnera un nouveau trophée, 16 ans après celui de 2000.

Vos saucisses sont-elles toutes "made in France" ?
Oui, assurément, en espérant que ça nous porte chance.

Le match d'ouverture de l'équipe de France au stade de France, comme tous les autres matches, vous êtes à 300 mètres, vous entendez tout mais vous ne voyez rien. C'est comme regarder un film d'horreur sans son. Pas trop frustrant ?
Ouais, mais le business est le business. On a commandé un tas de litres de bière et des kilos de saucisses. Faut écouler la marchandise. Nous avons un rôle étrange dans cette compétition. Nous sommes les seuls qui en profitons sans en profiter.

Jérémy, stadier. 1m71 pour 100 kg . En sueur totale, casquette sur la tête. La trentaine.

VICE Sports : Vous comptez fouiller combien de personnes pour ce match ?
Jérémy : Là j'ai d'autres gens à fouiller après toi, donc je vais pas faire le calcul. Mais divise le nombre de portes et tu rajoutes 3 stadiers par porte par environ 79 000 personnes et tu verras.

C'est un boulot dur sous cette chaleur.
Je te le fais pas dire. Puis, vu combien je gagne...

Qui t'emploie et combien tu gagnes ?
Je gagne moins de 11 euros de l'heure et je suis employé par une société d'intérim. Ils avaient du mal à trouver des volontaires et comme moi je m'en fous du foot... Ça a été plus facile.

Tu vas faire quoi après ton taf ?
Boire un grand coca et supporter la Roumanie. Non, je rigole, allez les Bleus.

Arnaud, 38 ans, responsable de la sécurité dans l'hôtel d'une équipe présente à l'Euro. 1, 90, plus de 100 kg, crâne rasé, adepte du Krav Maga.

VICE Sports : Quel est votre parcours ?
Arnaud : J'ai 38 ans et ça fait 20 ans que je suis dans la sécurité. A 13 ans je suis devenu jeune sapeur pompier et à 19 je suis rentré dans l'armée et j'ai pu intégrer les forces spéciales. Je suis resté dans l'armée pendant 10 ans.

Vous êtes chargé de la sécurité d'une équipe présente dans le tournoi. Quel est le dispositif mis en place ?
Il y a un service de jour et un service de nuit. Nous faisons des rotations de 12 heures. Je suis superviseur et je contrôle les accès à l'hôtel. A l'extérieur du bâtiment, il y a un peloton de CRS et du GIGN. Le RAID prend le relais pour escorter l'équipe jusqu'au stade. On travaille main dans la main avec l'équipe dont nous nous occupons, il y a un vrai travail d'échange. Nous sommes une quarantaine à assurer la sécurité de cette équipe, en accord avec le cahier des charges fourni par l'UEFA. On n'a pas le droit de porter d'armes, on est comme des secouristes, en cas de problème, on doit prévenir la police.

Et comment travaillez-vous ?
Avant, j'étais un cogneur, mais aujourd'hui ce n'est plus la solution. Je travaille comme les Américains. Je mets en place un dispositif pour prévenir les problèmes. C'est un travail de prévention alors qu'en France on agit après-coup, on s'adapte en fonction de ce qu'il s'est passé. Que l'équipe soit présente ou pas, on a le même dispositif. Pendant l'Euro, on travaille entre 2 et 3 semaines. C'est court mais intense et si un de mes mecs fait de la merde, il dégage.

Vous arrivez à bien gagner votre vie ?
J'ai de la chance, je ne me bats plus pour trouver du travail. Il faut faire son trou dans une société de sécurité pour ensuite se faire repérer. On te rappelle pour faire la sécurité de personnalités et c'est beaucoup mieux payé. Quand tu bosses dans la sécurité événementielle, tu touches 10 euros net, en magasin 9, 70 brut et entre 200 et 300 euros par jour quand tu t'occupes de la protection de quelqu'un.

Je gagne en moyenne 5000 euros par mois, mais c'est du H 24 et c'est un métier de solitaire. J'ai la chance de m'occuper de personnalités.

Article réalisé avec la collaboration de Louis Dabir.